« Dormir cent ans », de Pauline Bureau, Théâtre Paris‑Villette à Paris

« Dormir cent ans » © Pierre Grobois « Dormir cent ans » © Pierre Grobois

Théâtre d’ambiance, suggestif et prenant

Par Anne Losq
Les Trois Coups

La compagnie La Part des anges révèle la vulnérabilité des sentiments adolescents avec beaucoup de justesse et de tendresse dans cette pièce destinée aux jeunes (et ex-jeunes) de huit ans et plus. Charmée par cet univers foisonnant et par des comédiens élégants, j’en suis sortie émue. Récit poétique, régal théâtral : tous les ingrédients participent à réaffirmer la scène comme un lieu de partage, d’expérience et de liberté.

Aurore et Théo naviguent chacun entre leur maison et le collège. Tous deux passent beaucoup de temps seuls, leurs parents se révélant débordés. Ils trouvent donc des façons de combler le vide. Elle, par la photographie, l’écriture et une tendance à tout compter – ses pas, les notes de musique, les mots. Lui considère son ami imaginaire, le Roi grenouille (loufoque à souhait), comme un compagnon à qui parler. La première partie s’attache à relater le quotidien de ces deux préados. Au travers de vignettes courtes, on perçoit l’angoisse à fleur de peau de ces personnages aux prises avec un moment de la vie qui leur échappe.

Aurore, timide, communique sur un mode mal assuré, mais arrive néanmoins à toucher du doigt les changements morphologiques qu’elle observe en elle. Ses adresses au public, candides, sont évocatrices de questionnements que l’on ne peut s’empêcher d’avoir à douze ans. La silhouette menue de Géraldine Martineau se rapproche de celle de son personnage, mais la maturité de la comédienne ajoute de la sagesse au rôle.

Pauline Bureau, auteur et metteur en scène, reconnaît la légitimité des obsessions adolescentes et les met en exergue. Aurore, par exemple, se demande comment faire pour embrasser un garçon, et dans quel sens tourner la langue. Les remarques les plus embarrassantes peuvent ainsi être exprimées et, donc, entendues par le jeune public.

Plus de profondeur

Théo, lui, est incarné avec retenue par Marie Nicolle qui adopte une dégaine flegmatique et un ton de voix languissant, nous faisant quasi instantanément penser à des jeunes de notre entourage. De tels choix de jeu, maniés par quelqu’un d’autre, auraient vite pu devenir caricaturaux. Ici, au contraire, ils permettent d’apporter bien plus de profondeur. On comprend alors que le mutisme de Théo s’est bel et bien installé par nécessité : impossible pour lui de s’exprimer aisément avec les mots, même quand son père l’exhorte à parler. Il ravale donc sa colère et, quand il n’y parvient plus, celle-ci explose et se déverse sur le plateau. Les moments dansés qui ponctuent la pièce traduisent tantôt le débordement, tantôt le confinement des émotions lorsque la parole fait défaut.

Le texte décrit par petites touches la distance qui s’établit insidieusement entre les adultes et les jeunes en l’absence de langage commun. En cela, la scène du cours de maths est particulièrement savoureuse, sur un registre comique. Le professeur, signifié par une voix enregistrée, donne des instructions à peine intelligibles à la classe. Aurore et Théo tentent de suivre tant bien que mal. Deux spectatrices devant moi chuchotent quelques mots : « Ça me rappelle M. X… ». Témoignage, s’il en est, de l’authenticité du propos !

Envoûtant flux onirique

Mais la vie quotidienne, oppressante, laisse ensuite place au rêve. Alors que les images projetées avaient, jusque-là, servi de fonds visuels essentiellement discrets (bien qu’extrêmement efficaces), le plateau devient, d’un coup, luxuriant. L’originalité et la vitalité des environnements optiques et sonores m’ont réjouie. La fluidité des décors vidéo d’Yves Kuperberg s’allie aux mélodies de rock contemplatif de Vincent Hulot avec un naturel déconcertant. Il y a là une logique narrative et un dialogue entre les arts qui font plaisir à voir.

Et comme tout songe qui se respecte, celui-ci est fragmentaire – la jungle apparaît d’abord, puis s’estompe pour faire place à l’étang. Les enfants entrent et sortent dans cet univers à la fois fascinant et inquiétant. Les bêtes, dont un superbe tigre blanc, paraissent menaçantes tout en se laissant finalement amadouer. Ce théâtre d’ambiance, suggestif et prenant, permet, véritablement, de s’évader et de pénétrer dans un espace évocateur.

Je ne peux que chaudement recommander ce spectacle brillant de délicatesse, de trouvailles artistiques et d’un humour actuel. Cette volonté de rapporter l’histoire au plus près du vrai et pour un public adolescent conduit à la création d’une œuvre de grande envergure et, contre toute attente, universelle. 

Anne Losq


Dormir cent ans, de Pauline Bureau

Mise en scène : Pauline Bureau

Dramaturgie : Benoîte Bureau

Avec : Yann Burlot, Nicolas Chupin, Camille Garcia / Géraldine Martineau (en alternance), Marie Nicolle

Scénographie et réalisations visuelles : Yves Kuperberg

Assistant vidéo : Alex Forge

Composition musicale et sonore : Vincent Hulot

Création lumière : Bruno Brinas

Accessoires et costumes : Alice Touvet

Collaboration artistique : Cécile Zanibelli

Régie générale : Thomas Coux

Régie vidéo : Christophe Touche

Photos : © Pierre Grobois

Théâtre Paris‑Villette • 211, avenue Jean‑Jaurès • 75019 Paris

Réservations : 01 40 03 72 23

Site du théâtre : http://www.theatre-paris-villette.fr/

Métro : ligne 5, arrêt Porte‑de‑Pantin

Tramway : ligne 3 B, arrêt Porte‑de‑Pantin – Porte‑de‑la‑Villette

Du 14 juin au 2 juillet 2016

Les mardi 14, vendredi 17, jeudi 23, vendredi 24 juin et vendredi 1er juillet 2016 à 19 heures, mercredi 15 juin, mercredi 22 à 15 heures, samedi 18, samedi 25 et jeudi 30 juin, samedi 2 juillet à 20 heures, dimanche 19 à 16 heures

Durée : 1 heure

14 € | 11 € | 9 €

Dates de tournée :

  • Les 28 et 29 septembre 2016 : le Granit, scène nationale de Belfort
  • Les 6 et 7 octobre 2016 : le Préau, C.D.R. de Vire
  • Du 18 au 20 octobre 2016 : espace 600 de Grenoble, en partenariat avec la M.C.2, scène nationale de Grenoble
  • Du 3 au 6 novembre 2016 : AmsTramGram à Genève, Suisse
  • Les 10 et 11 novembre 2016 : Théâtre Romain‑Rolland, scène conventionnée de Villejuif et du Val‑de‑Bièvre
  • Les 13 et 14 novembre 2016 : Théâtre Paul‑Éluard de Choisy‑le‑Roi
  • Les 17 et 18 novembre 2016 : Théâtre de Charleville‑Mézières
  • Du 21 au 23 novembre 2016 : le Grand R, scène nationale de La Roche‑sur‑Yon
  • Les 1er et 2 décembre 2016 : Théâtre de Privas
  • Du 7 au 10 décembre 2016 : le Théâtre scène nationale de Sénart
  • Les 16 et 17 décembre 2016 : la Piscine de Châtenay‑Malabry
  • Les 3 et 4 mai 2017 : Théâtre du Parc à Andrézieux‑Bouthéon
  • Les 23 et 24 mai 2017 : Théâtre Liberté, Toulon
  • Les 30 et 31 mai 2017 : le Moulin du roc, scène nationale de Niort
  • Les 8 et 9 juin 2017 : le Parvis, scène nationale de Tarbes