« Dystopian Dream », de Wang Ramirez et Nitin Sawhney, Théâtre de la Ville – Espace Pierre Cardin à Paris

Dystopian-Dream-Wang-Ramirez-Nitin-Sawhney Dystopian Dream, Wang Ramirez, Nitin Sawhney © Johan Persson

Du hip hop philosophique

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Inspirée par l’intégralité de l’album musical « Dystopian Dream », la nouvelle création chorégraphique de Wang Ramirez invite à parcourir des mondes parallèles. Quand le rêve vire au cauchemar. Ou l’inverse !

Les personnages sont-ils des rescapés d’une catastrophe ? D’une guerre ? L’humanité semble en danger, sans que l’on en connaisse toutefois les raisons. Dans quel espace-temps sommes-nous donc ? Entre rêve et cauchemar, sans nul doute. D’où le titre.

La dystopie est un récit de fiction décrivant une société imaginaire organisée de telle façon qu’elle empêche ses membres d’atteindre le bonheur. Souvent régie par un pouvoir totalitaire ou par une idéologie qui entrave les libertés, cette utopie fondée sur des principes néfastes peut aussi se dérouler dans un monde post-apocalyptique.

Spectacle total

Dystopian Dream, c’est aussi le titre du dixième album de Nitin Sawhney (sorti en 2015). Ce compositeur britannique d’origine indienne mêle l’électro et le breakbeat aux influences musicales sud asiatiques. Pour explorer ses thèmes de prédilection (multiculturalisme, politique et spiritualité), il aime associer piano, tablas, flûte, violoncelle et guitare, dans une musique savamment métissée. Inspiré par la mort de son père, il traite de la solitude dans cet album. Le deuil devient prétexte à décrire un monde qui s’écroule et à chercher comment s’en relever. Le journal intime comme processus cathartique.

Dystopian-Dream-Wang-Ramirez-Nitin-Sawhney
« Dystopian Dream », de Wang Ramirez et Nitin Sawhney © Johan Persson

Nitin est connu dans le milieu chorégraphique pour ses collaborations avec Akram Khan ou Sidi Larbi Cherkaoui. En 2016, le théâtre anglais Sadler’s Wells fait donc appel à Honji Wang et à Sébastien Ramirez pour chorégraphier et danser une pièce à partir de l’intégralité de cet album, avec pour contrainte de respecter l’ordre des morceaux. C’est la première fois que le duo crée une pièce pour accompagner l’univers sonore d’un compositeur. La chanteuse Eva Stone, nouvelle figure du blues soul, accompagne cette quête poétique dans un spectacle total qui explore les thèmes de la perte.

Fusion

Reconnue comme une artiste qui allie très naturellement le hip hop et le contemporain, Wang développe un langage chorégraphique singulier, une fusion de hip hop expérimental avec des influences d’arts martiaux et de danse classique.

Ramirez, lui, est spécialisé dans le travail aérien et l’utilisation du gréage chorégraphique (technique qui permet d’approcher l’apesanteur et de jouer avec le poids, l’équilibre et la liberté de mouvement). Danseur autodidacte, il a été récemment nommé comme l’un des seize meilleurs B-Boys du monde (personne dévouée au breakdance et au hip hop), après avoir été champion de battle en France. Encensé par Madona, il a participé au Rebel Heart Tour de la pop star.

Depuis la fondation de sa compagnie, le couple franco-hispano-germano-coréen cultive naturellement le mélange des genres et la diversité. Il développe aussi une nouvelle vision de la chorégraphie et de l’espace, avec le désir ardent d’amener la danse à un public plus large. Cette superproduction, qui célèbre dix ans de collaboration artistique, l’atteste car, pour une tournée internationale, celle-ci puise dans toutes les ressources du spectaculaire.

Heureuse alchimie

La chorégraphie, extrêmement physique, se fait aérienne et magnétique. Cette expérience de lévitation ouvre de beaux horizons. La scénographie de Shizuka Hariu, sublimée par les lumières de Natasha Chivers et animée par les projections interactives de Nick Hillel, invite le public à parcourir des mondes parallèles, autant d’univers oniriques où le rêve et la réalité se dissolvent. Escalier montant vers nulle part, filins, suspensions, exploitent la dimension verticale, tandis que les perspectives inversées et les illusions d’optique chamboulent nos repères. Cul par-dessus tête.

Dystopian-Dream-Wang-Ramirez-Nitin-Sawhney
« Dystopian Dream », de Wang Ramirez et Nitin Sawhney © Johan Persson

Très visuelle, cette chorégraphie emprunte aussi beaucoup au théâtre. Honji Wang et Sébastien Ramirez jouent des ressources dramatiques pour explorer, encore, de nouveaux territoires. Quant à Eva Stone, elle fait vraiment partie intégrante de la pièce. Fil conducteur des quinze morceaux de l’album, elle déploie son chant lyrique avec une grâce infinie.

Confusions

Tantôt écrasés par le système, tantôt libérés de leurs démons, ces personnages nous offrent un troublant voyage. Jouant de l’inquiétante étrangeté du conte, cette pièce traite de cupidité et de luttes de pouvoirs, mais contre quoi, contre qui livrent-ils ce combat ? Alors, finalement, ce désir d’envol s’apparente davantage à un voyage spirituel, sinon une quête de sens. Une utopie en apesanteur. L’évolution vers un tunnel sans fin, une probable lumière, livre un message d’espoir irrigué par la vitalité hors du commun du hip hop.

Mâtiné de danse contemporaine, d’arts martiaux et de théâtre, ce genre-là n’en perd pas sa fougue, au contraire. Cette poétique du geste frappe autrement les esprits. De façon virtuose, il va sans dire. D’acrobatique, le hip hop prend le risque du philosophique. Mais, contrairement à ce que le titre annonce, le duo conjure moins les noirceurs de notre monde que nos douleurs intimes. Dommage, même si l’un et l’autre peuvent être liés. 

Léna Martinelli


Dystopian Dream, de Wang Ramirez et Nitin Sawhney

Conception, co-conseiller et composition de l’album : Nitin Sawhney

Direction, chorégraphie et interprétation : Honji Wang et Sébastien Ramirez

Chanteuse : Eva Stone

Scénographie : Shizuka Hariu

Costumes : Hussein Chalayan

Projections animées : Nick Hillel

Création lumière : Natasha Chivers

Dramaturgie et conseiller créatif : Farooq Chaudhry

Production : Sadler’s Wells London

Durée : 1 h 15

Photo : © Johan Persson

Théâtre de la Ville – Espace Pierre Cardin • 1, avenue Gabriel • 75008 Paris

Du 25 janvier au 4 février 2018, puis tournée, dont du 22 au 26 mai 2018 au Théâtre de la Ville – Espace Pierre Cardin

Billetterie en ligne ici

Réservations : 01 42 74 22 77

De 10 € à 30 €