« En attendant le songe », d’après « Midsummer Night’s Dream » de Shakespeare, le Grand Logis à Bruz

En attendant le songe © Pascal François

Un songe de rêve

Par Jean‑François Picaut
Les Trois Coups

Shakespeare aurait‑il reconnu son « Midsummer Night’s Dream » dans l’adaptation pleine de fougue et de brio qu’Irina Brook a intitulée « En attendant le songe » ? Il n’en faut pas douter, je crois, même si la pièce a été quelque peu réduite et si la traductrice s’accorde parfois quelques libertés.

Le plateau, dans son extension maximale, laisse entrevoir les murs du théâtre. Au sol, un grand tapis grège aux mèches usées. Arrivent par la salle cinq hommes en tenue noire de techniciens du théâtre, bientôt rejoints par un sixième ; ils portent des cabas à provisions en toile plastifiée à carreaux. Un porte-parole s’adresse aux spectateurs : la Compagnie internationale athénienne est retenue à l’aéroport, les décors et les costumes aussi. Eux ne sont que les techniciens du spectacle. Pour faire des économies, on leur a demandé de jouer les petits rôles et même, vu les circonstances, tous les rôles. On apporte une table de cuisine en Formica recouverte d’une nappe de fortune, des chaises assorties et une chaise de bistrot.

Après ce début en fanfare, la pièce peut commencer, et on entre dans le texte de Shakespeare : « Maintenant, bel Hippolyte, notre heure nuptiale avance à grands pas, etc. ». Bien sûr, tous les rôles, masculins ou féminins – vingt‑deux chez Shakespeare, sans compter les figurants –, sont joués par nos six hommes.

Le ton solennel, qui convient à la majesté des personnages de la mythologie (Thésée, Égée, Hippolyte), en décalage avec leurs costumes de fortune, cède bientôt la place au burlesque débridé lorsque les artisans d’Athènes, censés interpréter la tragédie de Pyrame et Thisbé, entrent en scène. Plus de tisserand ou de raccommodeur de soufflets, ils sont devenus plombier ou maçon et portent des tenues de travail contemporaines.

Il faut s’arrêter sur l’inventivité qui caractérise les costumes, faits de bric et de broc, détournés de leur usage quotidien. C’est Héléna faisant son entrée sur un antique vélo repeint en rose, vêtu(e) d’une improbable chemise de nuit rose en guise de robe de princesse. C’est le plombier (Bottom, chez Shakespeare) transformant sa ventouse à déboucher les canalisations en la retournant pour figurer une épée. C’est le même plombier, transformé en âne grâce à un casque de chantier surmonté de deux pommes de douche, ceint de tuyaux de différentes longueurs, qui font penser à un pagne et dont le plus long suggère un membre… d’âne !

Mais revenons à la troupe des artisans. La traductrice leur a prêté un langage fait d’à‑peu-près (« indécemment, sous peu » ou « cochon qui s’en déduit ») et même d’une sorte de sabir grec, du grec de cuisine ou macaronique, pourrait‑on dire. Dédoublant le théâtre dans le théâtre, le metteur en scène fait même jouer deux fois le même passage à Bottom, dans cet idiome reconstitué, une fois dans le registre tragique et une dans le registre de la plainte amoureuse. Belle leçon de théâtre !

D’une manière générale, il faut louer toute la troupe qui est remarquable. À peine émettrai‑je une réserve pour Puck. Trop conscient du charme exercé par sa plastique avantageuse sur un groupe de jeunes spectatrices, bientôt transformées en groupies glapissantes, il n’a su se retenir de cabotiner au point d’en perdre sa concentration, par instants. Cyril Guei est extraordinaire en reine des fées ; l’interprète d’Hermia compose un remarquable personnage d’amoureuse et Jerry Di Giacomo campe une excellente Héléna. Gérald Papasian mérite aussi des éloges pour son rôle de Bottom, quel dommage qu’il en ait fait des tonnes dans la mort de Pyrame !

En bref, il faut féliciter Jean‑Louis Beauvieux, le directeur du Grand Logis à Bruz, d’avoir programmé En attendant le songe. Puissent de nombreux programmateurs suivre son exemple : la pièce s’adapte à toutes sortes de salles et peut même être jouée en plein air. La plus belle récompense d’Irina Brook et de toute sa troupe, je n’en exclus pas les techniciens, était la mine épanouie du public, souvent très jeune, qui assistait à cette version renouvelée de l’œuvre de Shakespeare. La preuve, une fois encore, que le théâtre de qualité peut aussi être populaire. Bravo ! 

Jean-François Picaut


En attendant le songe, d’après Midsummer Night’s Dream de William Shakespeare

Mise en scène : Irina Brook

Traduction et assistante à la mise en scène : Marie‑Paule Ramo

Avec : Vincent Berger, Jerry Di Giacomo, Cyril Gueï, Gérald Papasian, Christian Pélissier, Augustin Ruhabura

Costumes et accessoires : Sylvie Martin‑Hyska

Régie plateau et rôle de Philostrate : Thibault Ducros

Photo : © Pascal François

Production : Festival Dedans-Dehors

Production déléguée : M.C.N.N.-Maison de la culture de Nevers et de la Nièvre

Le spectacle a été créé dans le cadre de l’édition 2005 du Festival Dedans-Dehors

Le Grand Logis • 10, avenue du Général-de‑Gaulle • B.P. 17157 • 35171 Bruz cedex

Réservations : 02 99 05 30 62

Les 5 et 6 mars 2009 à 20 h 30

Durée : 1 h 30

15 € | 13 € | 8,50 €