« Enterrer les morts, Réveiller les vivants », par la Conjuration des Jardins, à Besançon

Enterrer-les-morts-Réparer-les-vivants-la-Conjuration-des-Jardins © Pierre-Acobas-de-la-Méandre.jpg © Pierre Acobas de la Méandre

Enterrer les morts / Réveiller les vivants

Par Stéphane Ruffier
Les Trois Coups

Mardi 26 mai, plus de cent-cinquante travailleurs du spectacle vivant ont investi l’emblématique place de la Révolution de Besançon, pour offrir à la ville un acte poétique sous la bannière d’Anton Tchekhov. Poignante façon de rendre visibles la présence et la force symbolique des artistes.

La Conjuration des Jardins ? Un mystérieux collectif qui s’est réuni clandestinement avec tabourets, masques et distanciation physique de rigueur dans un potager privé de Besançon dès le surlendemain du déconfinement. Tout est parti de la lettre d’un comédien de théâtre de rue qui souhaitait partager sa rage de faire.

Après deux mois d’immobilité et de sidération, ce besoin d’action a trouvé de l’écho. Des artistes, techniciens, enseignants et administratifs (d’abord une poignée, puis une cinquantaine) ont partagé leurs sentiments et leurs envies. Certains rêvaient d’un grand carnaval glauque, d’autres d’un geste symbolique de passage vers le nouveau monde, tandis que d’autres encore souhaitaient vomir les mois écoulés, fustiger les injonctions contradictoires du gouvernement, organiser une cérémonie d’adieux dignes pour les morts… ou simplement danser !

Finalement, toute revendication corporatiste a été écartée. Il s’agissait de rendre sensibles, dans l’espace public, les pouvoirs de transfiguration et d’émancipation du spectacle vivant, d’offrir à la ville un pur moment de poésie. Poïen, étymologiquement, contient la puissance de faire, de créer. Dès lors, quelle forme donner à cette pulsion régénératrice ? Ont été évoqués, pêle-mêle, des pancartes avec des anecdotes de confinement des habitants, un autodafé d’autorisations dérogatoires de déplacement, une chorégraphie frénétique à la façon de Pina Bausch… Un scénario artistique s’est élaboré.

Rituel de passage

À 18 heures tapantes, sur l’emblématique place de la Révolution, un œil attentif a aisément repéré des essaims de flâneurs vêtus et masqués de noir. Un cercueil et ses quatre porteurs ont surgi sur les notes poignantes d’Haendel. Une femme éplorée s’est mise à distance par des cônes et de la rubalise : sécurité sanitaire oblige. Environ cent-cinquante personnes se sont approchées alors pour encercler la scène. Chacune traçait autour d’elle, au sol, un cercle blanc de farine, puis se la déversait sur le visage. Les traits vieillis et figés, ces corps zombies semblaient évoquer l’isolement imposé par les règles de distanciation, un monde de cendres. Puis ils se sont réveillés, se sont époussetés. Sous le ciel bleu, un léger vent faisait voler le nuage de poussière alors que s’élevait un lamento polonais interprété en direct.

Enterrer-les-morts-Réparer-les-vivants-la-Conjuration-des-Jardins © Pierre-Acobas-de-la-Méandre
© Pierre Acobas de la Méandre

Ont alors surgi deux fougueux personnages porteurs de drapeaux qui réinventaient les mots de Tchekhov, dans Platonov : « Enterrer les mots / Réveiller les vivants ». Est venu le temps du regain. La vitalité a repris possession des corps qui se sont tournés vers la ville en s’individualisant : cris, trépignement, déclamation, danse. Les voilà électrifiés, ressuscités dans la folle joie d’un air klezmer ! La farine, désormais symbole nourricier et festif, volait dans les airs en fine neige pailletée. En un clin d’œil, tous les participants se sont dispersés. Les badauds qui ont eu la chance d’assister à cette performance impromptue ont applaudi. La police, face à ce rassemblement non autorisé a rappelé les règles au public, de loin en loin. Puis verbalisé deux techniciens.

Et demain ?

Le spectacle vivant, qui porte ici intensément son nom, révèle sa vertu cathartique, pour les professionnels comme pour les spectateurs. Cette caresse sur la ville, parenthèse enchantée relayée par des collectifs à Bayonne et Crest interroge le rôle et la place de l’artiste. Il est celui qui déplace et métaphorise le réel pour nous émouvoir et nous aider à penser autrement. Doit-il apporter du rêve et de l’espoir, servir « l’été apprenant et culturel », ouvrir une brèche dans les interdictions, suspendre la peur pendant quelques minutes ? Cette action, que certains estiment réparatrice, d’autres politique, rappelle avec ardeur les pouvoirs symboliques de l’art. Nous aimons être transportés, dans tous les sens du terme.

Alors qu’on annonce la réouverture des théâtres en zone verte en juin dans des conditions drastiques de sécurité, que la Fête de la Musique aurait lieu et que le Puy du Fou, mastodonte du divertissement populaire, ouvrira ses portes, un secteur reste toutefois oublié. Quelles perspectives pour les artistes de rue qui ont vu tous les festivals de l’été s’annuler et qui restent sous le coup de l’interdiction de tout rassemblement de plus de dix personnes dans l’espace public ? Des réponses officielles sont attendues. 

Stéphanie Ruffier


Enterrer les morts / Réparer les vivants, par la Conjuration des Jardins

Mise en scène : collective

Durée : 16 minutes

Montage vidéo en vue aérienne par Christelle Pinet

Captation en direct par Média 25