Entretien à Avignon avec Arny Berry, metteur en scène et comédien

Arny Berry © D.R.

« Aimer ce qu’est le théâtre, c’est aimer ce qui est vivant »

Par Vincent Cambier
Les Trois Coups

Arny Berry est le directeur artistique de la compagnie de théâtre La Société des écrans, qui a pour objectif de proposer des spectacles populaires, inventifs, articulés autour de la pensée, notamment celle de Jean Baudrillard.

Il a reçu en 2006, pour son texte Jadis, l’aide à la création de la D.M.D.T.S. (Direction de la musique, de la danse, du théâtre et des spectacles). Depuis dix ans, il a monté de nombreux spectacles notamment « l’Empire » au Vingtième Théâtre, « la Peau douce » au New Morning, ainsi que « Méta/Scanning Hamlet » finaliste du concours du Théâtre 13 des jeunes metteurs en scène. Il est également réalisateur de quelques courts-métrages ainsi qu’un entretien avec Edgar Morin.

Il a été l’assistant de Philippe Calvario, Antoine Bourseiller, Gérard Gelas…

Il est le fils du réalisateur américain John Berry et de la comédienne française Myriam Boyer.

Il va monter « Macbeth » de Shakespeare prochainement au Théâtre 13 et au Théâtre du Chêne-Noir à Avignon.

J’ai cru comprendre que ta façon de voir le théâtre, c’était aussi une façon de revenir à l’éducation populaire. Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

Je crois que ce qu’il y a de plus important dans le théâtre c’est l’échange. Il n’y aucune raison que parce qu’on est en 2013 on ne puisse plus échanger librement entre les équipes et les publics. Et je ressens qu’il y a comme une distance qui s’est faite avec les années parce qu’on est dans un langage plus complexe, parce qu’il n’y a plus de mouvement, parce qu’il est difficile de s’opposer, parce qu’on n’accepte plus non plus aussi de s’opposer joyeusement. Ce que je veux dire, c’est que je crois qu’il y a eu de grands conflits dans l’histoire du théâtre en France qui ont été portés par des figures très fortes et qui ont été extrêmement riches et qui ont permis des discours et des positionnements, et que ces positionnements pouvaient bouger. Ce qu’il y a d’intéressant dans le théâtre, c’est que ça se fait dans le dialogue et qu’on évolue et qu’on est vivant. Et je crois qu’il est essentiel de s’interroger sur notre héritage, c’est-à-dire Jean Vilar, c’est-à-dire le théâtre populaire, c’est-à-dire le théâtre élitaire [pour tous] *. Il faut retrouver cette notion de générosité, de partage et d’élan vers le public, et on est plusieurs compagnies à être dans ce mouvement-là. Je sais qu’il y a Lazare Herson-Macarel qui est en train de faire pour la cinquième année son Festival du Nouveau Théâtre populaire à Fontaine-Guérin et qu’il se réclame directement de Jean Vilar par rapport à ce qui se passait à Avignon au « Théâtre sous le chêne ». Et la démarche de la troupe du Festival du N.T.P. cherche à retrouver ces moments conviviaux et qui, en même temps, sont là pour donner à penser, à ressentir, partager les points de vue et les savoirs pour amener tout le monde à aimer ce qu’est le théâtre. Parce que aimer ce qu’est le théâtre, c’est aimer ce qui est vivant. Et ne pas aimer le vivant, c’est quand même redoutable ! Et c’est vrai qu’on est dans un moment où il y a beaucoup de formes qui ne sont pas vivantes. Il y a du clignotement et des lumières qui attirent l’œil, mais au fond dans ce clignotement, on perd cette origine des corps incarnés qui nous permettent d’aimer le fait de juste être là, d’être ensemble et de rencontrer l’autre.

Comment attirer des gens au théâtre pour écouter du Shakespeare qui appartiennent à la civilisation du Texto ?

Il faut décomplexer les gens sur la pensée. Il y a une idée qui circule – qui est redoutable – et qui prétend que la pensée c’est quelque chose du domaine de la concentration et proche de l’ennui. Alors que la pensée, c’est une arme. Elle fait autant de bien que de mal, mais je crois qu’il n’y a rien de plus percutant au monde que la pensée. Et je crois que la pensée nourrit, déclenche l’émotion. L’enjeu du théâtre, c’est justement de tisser les fils de toutes ces pensées qui viennent nous bouleverser à l’intérieur. Diffuser cela avec le public est d’une simplicité extrême, il suffit être là. Et pour être là, ça veut dire qu’il faut que les équipes soient là et que les publics soient là. Et qu’on accepte d’être en présence et de partager et d’échanger.

Comment les amener à être là ?

La troupe du N.T.P. a une politique que je trouve très intéressante qui est celle d’avoir un billet unique à cinq euros. Pour Macbeth, nous travaillons avec deux maisons qui sont très attachées à l’idée du théâtre populaire et élitaire, le Théâtre du Chêne‑Noir [Avignon] et le Théâtre 13 [Paris]. Ils travaillent beaucoup avec toutes les institutions type lycées et autres, ça c’est une donnée majeure de l’éducation populaire. Et dans notre troupe, nous animons beaucoup d’ateliers où l’on va à la rencontre du public. Parallèlement, on organise des évènements autour d’un verre pour que ce soit dans la parole. Et nous diffusons par tous les moyens qui sont à notre portée cette idée de la pensée. Par exemple, nous publions quotidiennement des petites cartes avec des phrases de penseurs, ce qui peut paraître un geste quotidien, mais qui par sa quotidienneté amène à comprendre que le mot, c’est aussi le trait d’esprit et que le trait d’esprit, ça fait du bien.

Et pour amener concrètement les publics, il faut se battre contre la solitude qui existe aujourd’hui. Tout le monde a besoin de se retrouver, et le théâtre est un des plus beaux lieux de rencontre qui soient. C’est une des meilleures façons de se retrouver. Après, il faut aussi que les spectacles ne soient pas des discours sans fin, mais vraiment des enjeux spectaculaires. Où tout est compris par tous en faisant naître l’enthousiasme. Lorsqu’un spectateur vous dit : on savait pas que c’était ça ! On a été transporté, si on avait su on serait venu plus tôt. Là, on peut se dire que la tradition populaire, dans tout ce qu’elle a de généreux, est plus que nécessaire. Il faut redonner le goût de la pensée. Savoir le partager avec la joie du spectacle. Tout ça est affaire, principalement, de cœur et de générosité.

Et la production ? Comment une jeune troupe peu connue arrive à monter Macbeth avec douze comédiens ? Où est l’argent, comment fonctionnez-vous financièrement ?

On est en 2013 et en soixante ans, il y a eu du mouvement. Nous sommes aujourd’hui dans des difficultés de production comme on n’en a jamais connu.

Nous sommes en partie soutenus par des sociétés civiles, A.D.A.M.I., S.P.E.D.I.D.A.M… qui font des efforts considérables parce qu’on est beaucoup et que ça leur plaît. On a aussi un peu d’argent de l’État, mais on sait comment sont les finances actuellement, et ça complique considérablement la production. Nous sommes dans un moment où nous avons plus que jamais besoin de l’engagement des spectateurs et des amoureux du théâtre dans les productions. Ainsi, le crowdfunding est arrivé depuis peu de temps, du type KissKissBankBank, Ulule… Il apparaît sur des sites internet où des équipes expliquent leur projet, et les personnes peuvent le soutenir directement en mettant une somme d’argent qui leur semble juste. L’enjeu, c’est de demander à tous de s’engager financièrement pour qu’un projet se monte. Et ce geste qui est considérable est une façon de vivre l’art, de lui donner les moyens de ce qu’il propose, et c’est une façon aussi d’aider les projets par rapport à son désir. Je pense que là on est dans le partage. Combien sommes-nous à nous plaindre de ne pas voir les choses qu’on aimerait voir ou trouver ? Et c’est moins un problème de résultat que d’énergie, d’origine, d’élan au départ. Et là, si on est touché par une démarche artistique, ces sites-là permettent de la soutenir. Et ça, c’est essentiel en tant que citoyen. Parce qu’on n’est plus un consommateur, on ne va pas au théâtre parce qu’on veut juste voir, mais parce qu’on lui a donné les moyens d’être là. On participe pleinement à sa possibilité d’être là. Il n’y a pas d’autres endroits plus forts pour le discours et ce qu’on a à dire que le théâtre. Pouvoir soutenir des projets, c’est pouvoir soutenir une parole. C’est pour moi l’évolution du théâtre populaire. Le théâtre populaire amenait des gens qui n’allaient pas au théâtre pour diffuser une passion, des idées, un discours. Là, on dit au public d’aider les passions, les discours et les idées pour venir les partager. Et une fois le projet réalisé, lorsque le public est là, il sait que sans lui personne ne serait là. Et c’est un vrai geste de communauté, une vraie possibilité de se fédérer autour d’une démarche, autour d’une pensée, que l’on soit à l’initiative ou en soutien. Et je crois que c’est un positionnement très important parce que ça évite la simple consommation. On n’est plus des consommateurs, on est au cœur.

Laure Vallès [interprète de Lady Macbeth]. — Le Festival d’Avignon au temps de Jean Vilar a existé de cette même façon. Monter le Festival financièrement, c’était absolument improbable. Pour pouvoir le mettre en place, il y a eu la nécessité de demander à ceux qui habitaient là de se porter bénévoles. Il existe aujourd’hui dans la comptabilité ce qu’on appelle les champs spécifiques parce que ça représente de l’argent tout ce temps-là, et j’ai souvenir que ma grand-mère et sa sœur allaient « faire » ouvreuses pour un temps infini qui représente aujourd’hui un salaire. Ils se comptabilisent peut-être plus maintenant en argent qu’en temps parce que la société veut qu’on ait moins de temps et un peu plus d’argent et de facilité dans les associations à donner un pécule plutôt que du temps. Mais c’est la même chose. C’est porter contribution sur une utilité commune qu’est le théâtre. Pour les vieux Avignonnais qui l’ont connue, la démarche était de dire : moi je ne suis jamais allé au théâtre, mais c’est tellement bien que ça existe !

Le théâtre populaire, c’est une autre façon de partager la passion des idées qui nous poussent, nous bouleversent, c’est aimer le vivant. 

Propos recueillis par
Vincent Cambier

* Ce qu’Arny Berry entend par « élitaire », c’est une politique de spectacles de qualité, accessibles au plus grand nombre. Du théâtre « élitaire pour tous », selon la formule d’Antoine Vitez.


Site internet La Société des écrans : www.lasocietedesecrans.eu

KissKissBankBank « Macbeth » : www.kisskissbankbank.com/macbeth

Festival du Nouveau Théâtre populaire : www.festivalntp.com

Photo d’Arny Berry : © D.R.