Entretien avec Anne-Frédérique Bourget, metteuse en scène de « l’Année de Richard » à l’Artéphile

« l’Année de Richard », d’Anne-Frédérique Bourget © Margot Briand « l’Année de Richard », d’Anne-Frédérique Bourget © Margot Briand

« Nourrir la machine à fantasmes du spectateur »

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Trois ans après le succès de « Et les poissons partirent combattre les hommes », Anne-Frédéric Bourget, metteuse en scène de la compagnie Maskantête (engagée dans divers laboratoires de création, stages et ateliers), présente sa dernière création. « L’Année de Richard » d’Angélica Liddell est un spectacle contemporain exigeant et généreux.

L’idée de ce projet est-elle venue en voyant le spectacle d’Angélica Liddell, à Avignon, en 2008 ?

J’ai eu la chance de lire Angélica Liddell avant de la voir. En effet, je ne sais pas ce que je pourrais faire de ses dernières performances ; ses blessures ne sont pas les miennes. Ce que je retiens de sa trilogie Acte de Résistance contre la mort, c’est la rencontre avec une auteure : un propos, une langue, de la poésie. Après avoir monté Genet, Molière, Sorj Chalandon ou Tchekhov, je me suis dit que je pouvais faire sonner ce texte, avec ma façon de faire théâtre et nos outils du plateau contemporain.

Anne-Frédérique Bourget © Margot Briand
Anne-Frédérique Bourget © Margot Briand

L’une des originalités du spectacle est d’articuler trois figures, trois univers artistiques. Une proposition pour éviter le seul en scène ?

Le personnage de Catesby existe dans le texte et je me suis demandée comment l’incarner. Mon obsession étant de rendre le plateau complexe (il ne parle pas qu’à notre cerveau, il s’adresse au cœur, à l’émotion à l’intelligence), l’idée de transdisciplinarité est venue. J’avais déjà travaillé avec Alexis Sébileau, le musicien ; j’ai découvert la comédienne Lauriane Durix qui vient du cirque et de la danse. Le désir d’inciter ces experts de leurs langages à se décaler, à travailler à un endroit qu’ils ne maîtrisent pas, m’intéressait.

Le spectacle est conçu aussi bien pour un public aguerri que pour des spectateurs moins rompus aux arts de la scène, et qui vont le trouver beau, émouvant ou dégueulasse. On est sans concession sur la poésie du texte, mais on multiplie les médiations avant et après la représentation.

Comment avez-vous travaillé ensemble ?

Je viens des Lettres (Khâgne, Hipokhâgne) et du théâtre de rue : je travaille donc le texte avec exigence, tout en étant consciente de la nécessité de l’incarnation. Durant les six semaines de répétition, j’étais à genoux au bord du plateau : chacun proposait des choses et je tâchais de veiller à leur justesse. Par sédimentation, on a vu si cela tenait, s’il fallait affiner. Au départ, je n’avais aucune forme préconçue en tête. Juste l’idée qu’il fallait nourrir la machine à fantasmes du spectateur.

À ce propos, la pièce est pleine de références politiques…

Oui, déjà, j’ai vu tous les Richard III. On a visionné des films, des blagues de Coluche ; on a lu De la servitude volontaire de La Boétie. En outre, les répétitions ont eu lieu pendant la campagne présidentielle : la coïncidence entre le langage du pouvoir et celui des idiots résonnait !

Richard, interprété par Azeddine Benamara, est un personnage qui nous manipule et nous le montre. Il séduit et terrorise. Il n’est pas un monstre, juste un homme habité par le sublime et le misérable. En affirmant que plus l’on est horrible au plateau, plus on sera des citoyens modèles, il provoque une catharsis. Quant aux deux Catesby, ils le suivent ou parfois le contraignent en tirant les ficelles. Mais il n’y a pas de message. Le spectacle est un geste poétique qui a des résonances politiques.

C’est ça le théâtre. Que des gens votant différemment, éventuellement en désaccord sur tout, se rassemblent un temps donné, soucieux de la fiction qui leur est présentée, n’est pas rien. Pour moi, le meilleur moment est celui où l’on ignore s’ils vont applaudir ou non, cet instant suspendu où l’on est tous ensemble. 

Propos recueillis par
Lorène de Bonnay


L’Année de Richard, d’Angélica Liddell

Site de la compagnie

Durée : 1 h 20

Teaser vidéo

Photo : © Margot Briand

Artéphile • 7, rue BourgNeuf • 84000 Avignon

Dans le cadre du Off d’Avignon

À partir de 14 ans

Du 6 au 27 juillet 2018, à 15 h 45, relâche le dimanche

De 11 € à 16 €

Réservations : 04 90 03 01 90