Entretien avec Antoine Morin et Maud Baecker pour « Croisades » de Michel Azama, Théâtre du Marais à Paris

« Croisades » © Laurence Navarro

Deux jeunes acteurs en croisade

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Au Théâtre du Marais, Antoine Morin et Maud Baecker incarnent tous les personnages de « Croisades », une pièce écrite par Michel Azama et mise en scène par Jérémy Banster. Un tour de force pour ces jeunes comédiens exceptionnels, qui représentent l’enfance ou la maturité en guerre avec une égale santé.

Quelle est la genèse de cette nouvelle mise en scène de la pièce de Michel Azama créée en 1992 ?

Antoine Morin. — Je voulais travailler avec le metteur en scène et comédien Jérémy Banster. Nous avons la même formation, le même langage, le même instinct de jeu – une façon de jouer très physique. J’ai donc réfléchi à une pièce avec mon professeur de théâtre Jean‑Pierre Martino, et Croisades nous a paru évident. J’avais déjà travaillé sur des extraits de cette pièce au conservatoire du Xe. Elle est très forte et comporte un vrai propos sur l’absurdité de la guerre qui contamine toutes les générations. Nous avons proposé à Maud de se joindre au projet, et Croisades a été créée en juin à Avallon.

Maud Baecker. — L’un des partis pris de cette mise en scène est de jouer à deux quatorze des dix‑sept personnages de la pièce. Antoine et moi incarnons des enfants qui jouent à la guerre dans le prologue, de jeunes adultes qui finissent par s’entretuer parce qu’ils appartiennent à des territoires ennemis, des personnes âgées qui accueillent des morts dans un no man’s land, à une époque indéterminée. Non seulement cette lecture de la pièce (l’indistinction des âges, des personnages et du cadre spatio-temporel) souligne l’absurdité de la guerre, mais jouer tous les rôles est un vrai défi pour des comédiens.

Comment fait-on pour jouer la guerre ?

Maud Baecker. — En ne jouant pas. Autrement dit : en restant simple, en évitant d’en rajouter, car la situation est suffisamment chargée et le texte, puissant et subtil, assez explicite. Pour chaque personnage, on a réfléchi en amont à un tic, un objet (ombrelle ou chapeau), une démarche, une logique, mais on ne s’est installé dans aucun. On a travaillé sur l’enchaînement des scènes et des séquences, sur l’idée de continuité, d’imminence du danger, du qui‑vive. Les personnages doivent tous être sous tension, sur le point de basculer, parce que tout peut arriver. Il faut donc créer la fièvre, ne pas s’écouter mais réagir à ce que dit l’autre, de façon presque instinctive, comme le fait un enfant : en pensant et en bougeant en même temps, sans séparer corps et pensée.

Antoine Morin. — Le metteur en scène nous a mis en confiance parce qu’il savait exactement ce qu’il voulait. Un décor épuré, symbolique, mettant en exergue deux camps en guerre. Et, au milieu de cette horreur et de cette bestialité, des moments de poésie, de tendresse, d’espoir, de respiration et de silence. Jérémy [Banster] nous demandait de respirer, de prendre le temps de dire, sans intellectualiser la situation. Il a également choisi de ne pas faire entendre le son des balles afin d’insister sur la conséquence des balles sur les corps, sur la sensation. Ainsi, le spectateur ne se trouve pas saturé de signes – comme il peut l’être devant les informations à la télévision : il a le temps d’imaginer l’insoutenable, de penser.

Croisades est-elle une pièce engagée ? Comment comprenez-vous le titre ?

Antoine Morin. — La pièce s’inspire de conflits ethniques et religieux qui peuvent se passer à Beyrouth, en Israël, en Syrie ou en Palestine. Elle évoque deux clans, mais ne prend partie pour aucun d’entre eux. Ce qu’elle dénonce manifestement – chose rare –, ce sont les intérêts géopolitiques, économiques ou religieux des pays en guerre. Elle fait aussi référence aux expéditions des chrétiens croisés pour délivrer les Lieux saints occupés par les musulmans au Moyen Âge. En somme, elle englobe les guerres de toutes les époques et démontre qu’aucune génération n’est épargnée. La guerre devient la référence absolue d’enfants un peu schizophrènes, de jeunes amoureux à la Roméo et Juliette ou de vieillards qui règnent sur le royaume des morts.

Maud Baecker. — Cette pièce a été écrite il y a vingt ans, et reste cependant d’actualité. Ce n’est pas un documentaire, mais tout est vrai. Il existe beaucoup d’enfants de par le monde qui sont embarqués malgré eux dans des conflits, utilisent des kalachnikovs pour survivre et tirent sur tout ce qui bouge. À Avallon, une Libanaise est venue nous dire, après l’une des représentations, que ces enfants que nous avions interprétés sur scène, semblaient vraiment avoir vécu la guerre… 

Lorène de Bonnay


Croisades, de Michel Azama

Éditions Théâtrales

Au coin d’la rue • 10, rue Nicolas‑Caristie • 89200 Avallon

06 77 10 54 46 

Mise en scène : Jérémy Banster

Avec : Antoine Morin, Maud Baecker

Photos : © Laurence Navarro

Théâtre du Marais • 37, rue Volta • 75003 Paris

Réservations : 01 45 35 75 87

Du 8 octobre au 19 décembre 2009, les jeudi, vendredi, samedi, à 19 heures

Durée : 1 h 25

18 € | 12 €