Entretien avec Benoît Lambert, directeur du Théâtre Dijon Bourgogne, à propos de Théâtre en mai, 30e édition

benoit-lambert © Vincent Arbelet Benoît Lambert © Vincent Arbelet

Benoît Lambert : « Théâtre en mai, festival fondé sur l’émergence »

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Temps fort dédié à la jeune création, Théâtre en mai fête cette année sa trentième édition, du 23 mai au 2 juin. Benoît Lambert, directeur du Théâtre Dijon Bourgogne (T.D.B.), nous présente ce rendez-vous essentiel dans le paysage théâtral français.

Théâtre en mai existe depuis 1990. De quoi tire-t-il sa force et sa singularité ?

Benoît Lambert : Il s’agit d’un rendez-vous singulier et précieux, en effet. J’en parle d’autant plus tranquillement que j’en suis l’héritier et pas le créateur. J’y ai présenté un premier spectacle en 1998 et je le dirige depuis six ans maintenant.

C’est un tremplin, mais surtout un lieu de rassemblement, un carrefour de rencontres. Et nombreuses sont les personnalités à être passées par ici : Romeo Castellucci, Christoph Marthaler, Dominique Pitoiset, Olivier Py, Stanislas Nordey, Éric Lacascade, Sylvain Creuzevault, Philippe Quesne, Cyril Teste, Sophie Pérez, Les Chiens de Navarre… Avec le recul, je constate que beaucoup d’artistes, parmi les plus reconnus aujourd’hui, sont venus. Le plus remarquable, c’est que cela s’est produit sans volontarisme !

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« Atomic man, un chant d’amour », de Lucie Rébéré et Julie Rossello-Rochet © Jean-Louis Fernandez

Le festival remplit une fonction de repérage, mais sans l’esprit de compétition, n’est-ce pas ?  

Contrairement aux concours pour les jeunes compagnies, en vogue actuellement, nous permettons à de jeunes artistes de présenter leurs créations sous l’œil bienveillant de leurs aînés. La confrontation existe mais elle me semble plus saine. Pas d’appel à projets, pas de dossiers de candidatures, pas de classement, car notre démarche se veut désintéressée. Nous préférons sauver du sens, plutôt que penser en termes de diffusion-production-communication, donc rentabilité-visibilité.

Comment concevez-vous la programmation (présentation ici) ?

Elle est bâtie autour de centres d’intérêts, d’axes éditoriaux : pas de logique thématique mais un angle politique marqué. Bien que guidé par mon goût affirmé pour la critique sociale d’obédience marxiste, je suis soucieux de la diversité des esthétiques. Et même si ce n’est pas une position de principe, j’accorde de l’importance aux écritures contemporaines.

Le festival ne se veut pas un ghetto de futures vedettes et ne vise pas à « faire des coups » médiatiques ou autres. En fait, c’est un lieu de socialisation professionnelle. De taille modeste, sur seulement dix jours, ce rendez-vous annuel permet aux artistes de se poser, avant les grands raouts de l’été. Ce calme favorise des échanges de qualité. Ainsi, le choix de la diversité créative, de la découverte et des échanges, positionne Théâtre en mai comme un lieu de ressources. Littéralement, les artistes qui passent ici se ressourcent, se réarment.

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« L’École des femmes », mise en scène de Stéphane Braunschweig © Élizabeth Carecchio

Après François Tanguy, Pierre Debauche, Jean-Pierre Vincent, Alain Françon, Matthias Langhoff et Maguy Marin, le parrain est, cette année, Stéphane Braunschweig, lequel boucle la boucle, en quelque sorte.  

C’est un héritier de l’esprit de ce festival fondé sur l’émergence. Un modèle. Présent lors de la première édition avec Tambours dans la nuit, de Brecht, Stéphane Braunschweig a ensuite été invité par le directeur du T.D.B. de l’époque, François Le Pillouër, à créer Don Juan revient de guerre, puis Ajax et Docteur Faustus ou le manteau du diable.

Depuis, il est devenu un artiste majeur de la scène européenne, toujours attentif aux nouvelles générations. Metteur en scène et scénographe, Stéphane Braunschweig a dirigé les plus grandes institutions, comme le Théâtre national de Strasbourg et le théâtre de La Colline, à Paris. Il dirige maintenant L’Odéon – Théâtre de l’Europe, où il vient de créer l’École des femmes, qu’il présentera ici.

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« Fantaisies, l’idéal féminin n’est plus ce qu’il était », de Carole Thibaut © DR

Cette édition fait justement la part belle aux femmes : Maëlle Poésy, Pauline Bureau, Carole Thibaut, Myriam Marzouki, Élise Vigier, Pauline Laidet, Françoise Dô, Rébecca Chaillon, Céline Champinot, Fanny Descazeaux, Alice Vannier, Lucie Rébéré et Julie Rossello-Rochet, Farzaneh Haschemi, Layla-Claire Rabih !

Absolument, mais on ne s’est pas forcé ! Notre programmatrice, Sophie Chesne, est attentive à la féminisation de programmes. Et moi-même, j’y suis sensible. Force est de constater que, dans le travail de repérage, nous avons rencontré beaucoup de femmes dont le travail nous a intéressés.

Pendant des décennies, les programmations étaient quasi exclusivement masculines. Nous avons bien failli ne choisir que des femmes, cela tout naturellement, et pas par effet de mode. Finalement, nous réalisons que nous sommes depuis longtemps en pointe sur la sélection des metteuses en scène et des autrices.

C’est aussi un lieu de créations ?

Nous accueillerons celles de Pauline Laidet – Héloïse ou la rage du réel – et celle de Maëlle Poésy, qui sera présentée au Festival d’Avignon. Sous d’autres cieux propose une libre adaptation parlée, chantée, dansée de l’Énéide, de Virgile. Quant à Myriam Marzouki, elle revient au T.D.B. avec une création récente [en mars à la MC93] : Que viennent les barbares.

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« Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute », de Rébecca Chaillon et Céline Champinot © Sophie Madigand

Votre programmation témoigne d’une vive conscience politique !

Ces artistes-là sont combatives, en effet, mais elles se positionnent sur des fronts divers et n’usent pas des mêmes armes. C’est ce qui est passionnant.

Est-ce le reflet de la création théâtrale française ?

Contrairement à ce que beaucoup pensent, j’estime que le théâtre français va très bien. Il faut le dire. Quand j’ai commencé, les innovations esthétiques provenaient d’Allemagne, de Belgique. Aujourd’hui, il existe une réelle vivacité, un renouveau certain, de vraies convictions, un engagement époustouflant, compte tenu des difficultés inhérentes au système. Grâce à la qualité de notre enseignement supérieur, nous avons, en France, beaucoup de talents et de l’énergie à revendre. Du côté des publics, il existe des besoins énormes. Les salles sont pleines…

Pourtant, les compagnies vivent la plupart du temps dans la précarité à cause de crispations budgétaires et d’une remise en cause de l’intérêt général. L’imaginaire doit demeurer un bien commun, donc rester dans le domaine public. Il faut vraiment prendre au sérieux les menaces de son appropriation par les marques.

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« La Bible, vaste entreprise de colonisation d’une planète habitable », de Céline-Champinot © Vincent Arbelet

Théâtre en mai clôt en beauté votre saison, témoignage de l’engagement du T.D.B. envers les jeunes générations. 

Notre centre national dramatique se veut une fabrique de théâtre en effervescence et la jeunesse est notre préoccupation centrale. Ouvert et hospitalier, il répond à sa mission de création par le foisonnement et le bouillonnement. Ce temps fort clôt effectivement une saison rythmée par les travaux des artistes associés, qui trouvent ici l’espace et le temps indispensables à l’épanouissement du travail théâtral : Adrien Béal et Fanny Descazeaux, Céline Champinot, Maëlle Poésy, présents dans le festival, et Alexis Forestier.

Le T.D.B. est donc un lieu de création, de production et de coproductions, mais aussi d’insertion professionnelle pour les jeunes comédiens, au travers d’un dispositif pilote. Avec son « Théâtre à jouer partout », il amène les artistes au plus près de la jeunesse. En plus de cette décentralisation, le T.D.B. est un lieu d’éducation artistique, un pôle de ressources.

Comment votre public accueille-t-il le festival ?

Je me réjouis que nos spectateurs soient aussi curieux et audacieux. Malgré la fragilité de certaines propositions, beaucoup d’entre eux partent volontiers à l’aventure, sont ouverts à la découverte, se laissent guider en toute confiance et font preuve de bienveillance.

Cet anniversaire fournit-il aussi l’occasion de renouveler les prochaines éditions ?

Profitons de son succès pour imaginer d’autres défis, comme des débats esthétiques en amont des spectacles, avec des points de vue formalisés sur chaque proposition artistique : quelle grammaire ou vocabulaire ? Quel placement d’acteur ? Quelle dramaturgie ? Quelle forme ? Quel pacte avec la salle ? Quelles méthodes ? Il s’agirait de mieux comprendre les processus de création, de partager doutes et enthousiasmes, au regard des hypothèses de départ. Cela déboucherait sur des échanges nourris, un peu dans l’esprit des séminaires de recherche universitaire, mais dont il nous faut repenser la forme. 

Propos recueillis par
Léna Martinelli


Théâtre en mai, 30édition

Du 23 mai au 2 juin 2019

Théâtre Dijon Bourgogne • Parvis Saint-Jean • rue Danton • 21000 Dijon

7 lieux de représentations : Parvis Saint-Jean • Salle Jacques Fornier • Théâtre des Feuillants • Théâtre Mansart • Le Cèdre • Atheneum • La Minoterie

Toute la programmation ici

Réservations : 03 80 30 12 12

Billetterie en ligne

Tarifs : de 5,5 € à 22 € la place • Pass 3 + : à partir de 45 € les 3 spectacles (soit 15 € la place) • Pass 6 + : à partir de 84 € les 6 spectacles (soit 14 € la place) • Pass 10 + : à partir de 120 € les 10 spectacles (soit 12 € la place) • Carte Tribu en mai : 75 € (5 entrées) ou 150 € (10 entrées)


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Que faire [le retour], de Jean-Charles Massera et Benoît Lambert, critique de Trina Mounier

☛ Interview de Stéphane Braunschweig, propos recueillis par Rodolphe Fouano