Entretien avec Chloé Réjon, comédienne dans « Lulu, une tragédie‑monstre », de Frank Wedekind

« Lulu, une tragédie-monstre » © Élisabeth Carecchio

« C’est avec Lulu que la rencontre a été la plus forte »

Par Marie Tikova
Les Trois Coups

Suite à notre critique de « Lulu, une tragédie-monstre », de Frank Wedekind, au Théâtre national de la Colline à Paris, nous avons voulu rencontrer Chloé Réjon. Entretien.

Tu viens de jouer deux rôles-titres au Théâtre de la Colline, « Une maison de poupée », d’Ibsen et « Lulu », de Wedekind, mis en scène par Stéphane Braunschweig. Comment as-tu abordé deux rôles aussi différents ?

Nora dans Une maison de poupée est un rôle que j’avais très envie de jouer depuis longtemps. J’avais le sentiment que c’était le rôle de ma vie. J’avais déjà joué Ibsen et je connaissais bien son univers. En attendant la nouvelle traduction d’Éloi Recoing, je réfléchissais au rôle, à ce que j’avais envie de défendre dans Nora, au côté très contemporain et radical de ce personnage qui a une double vie. Ce qui est très intéressant avec Nora, c’est qu’elle joue des rôles, notamment celui de la poupée, mais au fond, c’est une héroïne. Elle est plurielle, comme beaucoup de femmes. Elle accomplit un acte héroïque pour sauver son mari, mais l’homme dont elle rêve n’est pas celui qu’elle a épousé. Son mari n’est pas à la hauteur de son idéal. Alors, lorsque la vérité éclate, le départ de la « maison » est la seule issue. Comment j’ai abordé ce rôle ? Les acteurs sont des interprètes : Bernard Sobel m’a appris qu’on va toujours vers un personnage, qu’on ne ramène pas le personnage à soi. Mais j’arrivais à mettre des choses de ma propre expérience dans le personnage de Nora, ce qui n’est pas du tout le cas pour Lulu.

Ibsen était pour moi un auteur familier, alors que Wedekind m’était plus inconnu. Même si je suis entrée au Conservatoire avec l’Éveil du printemps, je pense qu’à l’époque je n’en avais pas perçu tout le sens. J’ai donc commencé par lire tout le théâtre de Wedekind. C’est un auteur plus pulsionnel et plus subversif qu’Ibsen, et Lulu n’est pas un personnage sur lequel je pouvais projeter. Lulu est une gamine prostituée dès son plus jeune âge, qui va devenir une femme fatale et finir sous les coups de Jack l’Éventreur. C’est aussi un personnage mythique, qui a été merveilleusement interprété par Louise Brook. Nous avons travaillé sur la première version censurée de 1894. Cette version met en scène aussi bien les fantasmes des hommes que ceux de Lulu. J’ai abordé le travail en essayant de m’attacher le plus possible à l’écriture de Wedekind, à la musique de son texte et j’ai fait confiance aux intuitions de Stéphane Braunschweig. Pour Une maison de poupée, la proposition du costumier d’être en jeans et en pull ne m’a posé aucun problème. Mais, en ce qui concerne Lulu, je n’avais pas envie d’être habillée comme Chloé, on a très vite parlé de perruques, d’accessoires, qui m’ont aidée à construire le personnage. Je voulais l’éloigner de moi, pourtant c’est avec Lulu que la rencontre a été la plus forte.

Quel genre de rôle aimerais-tu aborder maintenant ?

Pour l’instant, je suis un peu dans le deuil de Lulu, je n’ai pas envie de me remarier tout de suite. J’attends quelque chose qui serait une surprise et qui m’amènerait ailleurs. Je me suis beaucoup investie dans ce rôle, je récupère. J’ai joué les grands auteurs de la fin du xixe siècle : Tchekhov, Ostroski, Ibsen, Wedekind. Maintenant, j’aimerais bien retourner au théâtre contemporain, qui donne une vision du monde d’aujourd’hui.

Depuis ta sortie du Conservatoire en 1998, comment regardes-tu ton parcours d’actrice ?

Mon parcours commence avant le Conservatoire. J’ai commencé à travailler très tôt, avant même de rentrer au Conservatoire national supérieur d’art dramatique. Je faisais partie de la troupe de Christian Schiaretti à la Comédie de Reims. Ces années ont été fondamentales pour moi, j’y ai joué beaucoup de rôles sans aucune notion d’emploi, la troupe permettait cela. Et puis, comme j’avais encore l’âge de m’inscrire au concours du Conservatoire, je l’ai passé et j’y suis entrée. Mais ça n’a pas été facile après avoir travaillé de retourner à l’école. En troisième année, j’ai rencontré Catherine Marnas qui m’a proposé de travailler sur Koltès. Puis elle m’a amené au Mexique pour travailler dans le cadre d’un atelier contemporain franco-mexicain, et j’y suis restée trois ans. Ce séjour à Mexico reste très important pour moi dans mon parcours d’actrice. C’est un voyage qui m’a beaucoup enrichie. J’aimais vivre là-bas, mais y exercer mon métier est resté de l’ordre de l’utopie, alors je suis rentrée. De retour, j’ai eu la chance de travailler avec Philippe Calvario, puis avec Bernard Sobel.

Penses-tu que les choses ont beaucoup changé pour ces nouvelles générations d’acteurs qui sortent aujourd’hui du Conservatoire ?

J’ai l’impression que c’est de plus en plus difficile. Pour les élèves qui sortent des grandes écoles, il y a peut-être un peu plus de perspectives grâce notamment au Jeune Théâtre national, qui permet de faire des rencontres avec des metteurs en scène. C’est si compliqué pour un acteur d’être engagé pour un rôle, et d’être toujours dans cette problématique du désir. J’ai la conviction qu’on n’est pas obligé d’entrer dans une grande école pour être un grand artiste, quelle que soit la discipline. Si on a la chance d’y entrer, ça aide bien sûr, mais ce ne sont pas les écoles qui font les artistes. Ce que je remarque, c’est qu’il y a de plus en plus de « collectifs » et ça me paraît une réponse intéressante à ce qui se passe en ce moment. Des acteurs qui s’allient pour envisager des aventures artistiques fortes et faire face ensemble aux difficultés d’une profession. C’est une réponse au système élitiste des grandes écoles et au fait qu’on a l’impression que ce sont toujours les mêmes qui ont des avantages et les autres qui restent en marge.

Comment vois-tu l’avenir du théâtre public ?

La situation paraît assez inquiétante, les réductions budgétaires enfoncent les petites compagnies, elles ont de plus en plus de mal à survivre. Il n’y a que les théâtres nationaux et les scènes nationales qui surnagent. Ça fait un peu peur. Il y a de moins en moins de possibilités de faire des projets avec beaucoup d’acteurs. Il y a aussi beaucoup de projets où les gens acceptent de ne pas être payés. C’est un métier, et s’il faut envisager d’avoir d’autres activités pour pouvoir continuer à l’exercer, c’est inquiétant. L’exception culturelle française faisait rêver mes amis mexicains. Où en sommes nous aujourd’hui ? Je fais partie des gens qui pensent que l’art est indispensable à la société, une idée qui ne semble pas être partagée, hélas, par tous les politiques qui nous gouvernent. 

Recueilli par
Marie Tikova


Lulu, une tragédie-monstre, de Frank Wedekind

Théâtre complet, tome II, éditions Théâtrales, 2006

Production la Colline, théâtre national

Mise en scène et scénographie : Stéphane Braunschweig

Cette version scénique s’appuie sur la version primitive de la pièce la Boîte de Pandore, une tragédie-monstre (1894), à laquelle ont été intégrés quelques éléments de la version de 1913

Assistante à la mise en scène : Caroline Guiela

Avec : Jean‑Baptiste Anoumon, John Arnold, Elsa Bouchain, Thomas Condemine, Claude Duparfait, Philippe Faure, Philippe Girard, Christophe Maltot, Thierry Paret, Claire Rappin, Chloé Réjon, Grégoire Tachnakian, Anne‑Laure Tondu

Collaboration artistique : Anne‑Françoise Benhamou

Costumes : Thibault Vancraenenbroeck

Lumières : Marion Hewlett

Son : Xavier Jacquot

Peintures et vidéo : Raphaël Thierry

Collaboration à la scénographie : Alexandre de Dardel

Assistante aux costumes : Isabelle Flosi

Maquillages et coiffures : Karine Guilhem

Photos : © Élisabeth Carecchio

Théâtre national de la Colline • 15, rue Malte-Brun • 75020 Paris

Réservations : 01 44 62 52 52

Du 4 novembre au 23 décembre 2010, mardi, mercredi, vendredi et samedi à 19 h 30, dimanche à 15 h 30, relâche les lundi et jeudi sauf le jeudi 23 décembre 2010

Durée : 3 h 30

27 € | 14 € | 9 €