« Lulu, une tragédie‑monstre », de Frank Wedekind, Théâtre national de la Colline à Paris

« Lulu, une tragédie-monstre » © Jean-Marie Legros

« Lulu » et approuvé

Par Sylvie Beurtheret
Les Trois Coups

Dans son Théâtre de la Colline, Stéphane Braunschweig ressuscite la Lulu originelle de Wedekind, dans une somptueuse mise en scène expressionniste. Cette kaléidoscopique Lulu marquera sans nul doute les esprits. Même si elle ne fait pas l’unanimité.

Vertigineuse et insaisissable, cette Lulu tient du cauchemar foisonnant et sans fin. De ce genre de cauchemar sulfureux et pénétrant, sublime et sordide, effrayant et burlesque, torride et froid, énigmatique et lumineux, qui vous agite le sommeil en vous précipitant sur le toboggan fou des fantasmes et des pulsions, en vous embarquant sur le manège frénétique du sexe, du fric et de la mort. Et vous laisse, au réveil, désorienté, l’œil exorbité, la mine défaite et le cerveau hanté par un flot d’images qui s’effiloche. Évidemment, on peut préférer plonger dans d’autres rêves, plus tranquilles, moins crus et moins grandguignolesques. Mais cette Lulu-là, d’une grande puissance esthétique, n’en reste pas moins un choc théâtral absolu, que le subversif Frank Wedekind n’aurait certainement pas renié.

Car, c’est une tragédie « à faire frémir » que le dramaturge allemand (1864-1918), grand pourfendeur d’hypocrisie bourgeoise et briseur de tabous sexuels, avait au départ rêvé d’écrire. Accouchant en 1894 de la Boîte de Pandore, une tragédie-monstre, qui exhibait les réalités sordides de l’inceste, de la prostitution et de la pédophilie. Une pièce si monstrueuse en effet pour l’époque qu’elle ne fut ni éditée ni jouée de son vivant. Si bien que l’indésirable auteur, constamment bridé par la censure, dut pendant plus de vingt ans, polir, désamorcer et scinder en deux parties la torpille (l’Esprit de la terre et la Boîte de Pandore, 1913). De façon que la scène puisse enfin s’en emparer en les réunissant sous le nom de Lulu.

Des Lulus édulcorées fleurirent alors, sur ce limon appauvri. Véhiculant le mythe rassurant de l’héroïne romantique et tragique sacrifiée sur l’autel des désirs masculins. Pâles copies du modèle originel ! Il faudra attendre 1988 pour que le metteur en scène Peter Zadek libère enfin tous les violents instincts de cet « iceberg théâtral ». En exhumant pour la première fois l’intégrale de la fameuse version primitive de 1894. Et voilà que vingt‑deux ans plus tard, Stéphane Braunschweig s’y confronte, à quelques aménagements près, lui aussi. Fulgurante réussite ! C’est à la fois gore, épouvantable, comique et poétique (mais si !). Un « théâtre du fantasme », nous résume ce magicien de l’expressionisme.

Sous les traits de l’hallucinante Chloé Réjon

Mais qui est-elle donc cette Lulu ? Une petite fille prostituée, battue, violée par son père et tirée du ruisseau par un riche pédophile. Victime des fantasmes masculins, elle deviendra cette dangereuse créature de rêve collectionnant maris, amants et meurtres dans une société impitoyable où le sexe et l’argent mènent la danse. Certes ! Mais Stéphane Braunschweig a modelé une Lulu plus subtile et plus ambiguë encore, soulignant par là « la face positive et la face noire de l’érotisme ». Sous les traits de l’hallucinante Chloé Réjon, on découvre une femme libre et irréductible, âme rebelle dans corps docile, bouillante de rage de vivre, assoiffée d’affection, prodigue de jouissance, avide de toutes les expériences, brûlante de tous les désirs et les déchaînant tous. Voix fissurée, corps frêle perché sur talons vertigineux, elle se métamorphose à l’infini. « Chaque fois ni tout à fait la même ni tout à fait une autre », elle est enfant éperdue d’amour, femme fatale poussant les hommes au bout de leurs fantasmes ou Cendrillon prostituée au fond de sa mansarde, jouissant encore de se donner, pour mieux renaître, au premier client venu. Oui, remarquable Chloé Réjon en Lulu des temps modernes, qui entraîne toute la troupe des comédiens, superbes (à quelques exceptions masculines près) en pantins clownesques et cyniques tirés par les fils de leurs pulsions.

Tandis que giclent les couleurs criardes, ils nous emportent avec maestria (même si la première partie traîne en longueur) dans leur grande foire de la libido et de la mort. Enchaînant des scènes mirobolantes à l’esthétique baroque, sur un plateau circulaire tournoyant tel un manège ouvert à tous les vents (boîte de Pandore d’où s’échapperaient tous les vices ?). Choc visuel assuré. Sous lequel court aussi le grand frisson quand paraît, drag-queen en apesanteur sur ses boots compensées, les traits figés de douleur sous le maquillage blanc, cette troublante homosexuelle folle de Lulu, étonnamment interprétée par un homme (bouleversant et saisissant Claude Duparfait).

Et l’émoi suinte encore sous l’expressionnisme violent qui éclabousse cette sublime scène finale tenant du conte maléfique. On frémit de voir, sous son resplendissant portrait peint au temps de sa gloire, agoniser Lulu dans le sang de son sexe arraché et mis en bocal (comme l’espérance restée au fond de la boîte de Pandore ?). Et, la gorge nouée, on bénit l’art qui transcende la vie. 

Sylvie Beurtheret


Lulu, une tragédie-monstre, de Frank Wedekind

Théâtre complet, tome II, éditions Théâtrales, 2006

Production La Colline, théâtre national

Mise en scène et scénographie : Stéphane Braunschweig

Cette version scénique s’appuie sur la version primitive de la pièce la Boîte de Pandore, une tragédie-monstre (1894), à laquelle ont été intégrés quelques éléments de la version de 1913

Assistante à la mise en scène : Caroline Guiela

Avec : Jean-Baptiste Anoumon, John Arnold, Elsa Bouchain, Thomas Condemine, Claude Duparfait, Philippe Faure, Philippe Girard, Christophe Maltot, Thierry Paret, Claire Rappin, Chloé Réjon, Grégoire Tachnakian, Anne‑Laure Tondu

Collaboration artistique : Anne-Françoise Benhamou

Costumes : Thibault Vancraenenbroeck

Lumières : Marion Hewlett

Son : Xavier Jacquot

Peintures et vidéo : Raphaël Thierry

Collaboration à la scénographie : Alexandre de Dardel

Assistante aux costumes : Isabelle Flosi

Maquillages et coiffures : Karine Guilhem

Photo : © Jean-Marie Legros

Théâtre national de la Colline • 15, rue Malte-Brun • 75020 Paris

Réservations : 01 44 62 52 52

Du 4 novembre au 23 décembre 2010, mardi, mercredi, vendredi et samedi à 19 h 30, dimanche à 15 h 30, relâche les lundi et jeudi sauf le jeudi 23 décembre 2010

Durée : 3 h 30

27 € | 14 € | 9 €

En tournée :

  • M.C.2 Grenoble, du 7 au 13 janvier 2011
  • Le Grand T à Nantes, du 19 au 22 janvier 2011
  • Théâtre national de Toulouse, du 27 au 30 janvier 2011