Entretien avec François et Louis Moutin à propos de leur dernier album « Deep »

Louis Moutin © Jean-François Picaut

« Le côté bouillonnant, libre et intuitif de la création »

Par Jean‑François Picaut
Les Trois Coups

François et Louis Moutin, les jumeaux du jazz, ont créé leur nouveau groupe, le Moutin Factory Quintet en 2013. Ils viennent de sortir un nouvel album, dans une formation renouvelée. Tour d’horizon.

François et Louis, votre nouveau groupe s’appelle Moutin Factory Quintet. Quel sens donnez-vous à « factory » ? Est‑ce une référence à la Factory d’Andy Warhol ?

Louis : Nous prenons ce mot avant tout dans le sens « atelier ». C’est, entre autres, une façon de dire que le côté concret, charnel, viscéral de ce qui se passe dans le processus de création de la musique que nous proposons est essentiel. Les émotions, les sensations, l’investissement physique, la sueur, les échanges d’énergie entre les personnes qui la jouent, celles qui l’écoutent, sont au cœur de ce qui lui donne un sens. La référence Warhol a beau sauter facilement aux oreilles, la démarche est différente. Il s’interrogeait sur les liens entre l’être et l’image projetée et fabriquait des « superstars » et du mythe. C’était un contexte, une époque. Par tempérament, nous sommes très éloignés des aspects superficiels ou « jet set » et de l’attitude de gourou qui faisaient partie du fonctionnement de Warhol. En revanche, le côté bouillonnant libre et intuitif de la création de l’époque nous plaît – par opposition au formatage déshumanisé que nous ressentons comme omniprésent dans l’époque actuelle.

Francois : Oui. Il y a la réaffirmation de l’animalité de l’humain dans le mot « factory ». Les musiques qui nous touchent sont indissociables des gestes qui les produisent et des réactions physiques qu’elles génèrent, la danse, la transe, les rires, les larmes, les expressions corporelles, faciales, le plaisir. L’acte de « manufacture » artistique ne répond pas moins au mystère de l’instinct de survie que, par exemple, celui de se fabriquer un nid.

Votre nouvel album chez Jazz Family (2016) s’intitule Deep : est‑ce à dire que vos albums précédents étaient superficiels ?

Louis : Non, évidemment aucune référence aux albums précédents. Quelle est la vraie question ?

Francois : Ce titre qualifie tout ce qui nous inspire, dans cet album comme dans les autres. Ce qui nous émeut, nous touche, nous enthousiasme, voire nous enflamme, ou bien nous inquiète, voire nous terrorise. Ce qui nous fait entrevoir le sens des choses, cette part de l’expérience vécue pour laquelle la musique se révèle souvent et mystérieusement un meilleur langage de restitution que celui des mots.

François et moi avons ressenti Jean‑Michel comme un troisième jumeau au sens musical. C’est indélébile.

Vous retrouvez, dans cet album du Moutin Factory Quintet, le pianiste Jean‑Michel Pilc qui a croisé votre route à de nombreuses reprises. En dehors de votre formation commune d’ingénieur, qu’est‑ce qui vous rassemble ?

Louis Moutin © Jean-François Picaut
Louis Moutin © Jean-François Picaut

Louis : François et moi avons rencontré Jean‑Michel Pilc, un jour du printemps 1983, dans la salle de musique d’une grande école d’ingénieur parisienne. En dehors de nous avoir mis en présence ce jour‑là puis de nous avoir permis de disposer pour un temps d’une salle équipée d’instruments de musique, notre formation commune d’ingénieur n’a tenu aucun rôle. Ce qui nous rassemble vraiment, en plus d’une amitié fraternelle, c’est cette passion commune pour la musique – en particulier le jazz – et pour ce qui se passe entre nous lorsque nous le jouons ensemble. Car en 1983, nous étions des apprentis musiciens, tous trois autodidactes, et nous avons appris et construit ensemble. Nous avions tous les trois une approche chronologique du jazz et un rapport intuitif à la musique. François et moi avons ressenti Jean‑Michel comme un troisième jumeau au sens musical. C’est indélébile.

Par la suite, je n’ai jamais eu le sentiment d’être loin de Jean‑Michel, même s’il y a eu des périodes où nous avons moins joué tous les trois – lorsque François et Jean‑Michel se sont installés à New York en 1995 et ont, dans les dix années qui ont suivi, travaillé essentiellement avec Ari Hoenig. Ces dernières années, nous avons beaucoup rejoué, car Jean‑Michel a fait plusieurs tournées aux U.S.A. et en Europe, avec le Moutin Reunion Quartet puis avec le Moutin Factory Quintet. Mais jusqu’à aujourd’hui, il n’existait aucun album avec Pilc et les deux frères Moutin. Deep corrige cette absurdité et j’en suis évidemment très heureux.

Francois : Jean‑Michel nous a rejoints, Louis et moi, à une époque cruciale et charnière de notre initiation musicale. Celle qui nous a révélé que nous allions consacrer notre vie à faire de la musique. Cela avait créé entre nous plus que des liens. Une véritable fraternité musicale, comme le dit Louis. Il était en effet singulièrement incohérent qu’il n’existe aucun album nous réunissant. Je suis tout aussi heureux que Louis de ce que Deep répare cette lacune.

Celle qui nous a révélé que nous allions consacrer notre vie à faire de la musique.

Le saxophoniste Christophe Monniot et le guitariste Manu Codjia figuraient déjà sur le précédent album du quintette, Lucky People (Plus loin Music, 2013) : comment ou pourquoi les aviez-vous choisis ?

Louis : Cet album a été publié en 2013. Il y a donc trois ans entre ce précédent album et Deep. Trois ans au cours desquels le groupe a beaucoup tourné. Jean‑Michel a intégré le groupe en juin 2015 et a déjà fait, entre autres, trois tournées aux U.S.A. au sein du Moutin Factory Quintet avec le répertoire de Lucky People. Deep a donc été enregistré avec un groupe qui a eu le temps de se souder sur la route et qui a découvert en studio de nouvelles compositions. Une situation intéressante et… fructueuse.

Lorsque François et moi choisissons les partenaires pour un projet, nous souhaitons nous entourer de personnalités fortes et affirmées, susceptibles de proposer un univers personnel, et qui, simultanément, aient la souplesse, la capacité et la motivation de mettre tout cela au service de notre musique. Inutile de dire qu’avec Manu, Christophe et Jean‑Michel, nous sommes amplement servis.

La genèse du Moutin Factory Quintet remonte à mars 2012, lorsque, pour une résidence de trois concerts à l’Opéra de Lyon, nous invitons pour un soir Thomas Enhco, Manu Codjia et Rudresh Mahanthappa. Rudresh est un saxophoniste alto américain, leader de multiples projets qui travaille beaucoup avec François depuis 1995. Quelques mois plus tard, en tombant par hasard sur un enregistrement de cette soirée à l’Opéra de Lyon, François et moi l’écoutons dans une voiture, et là, nous « tripons ». Nous sommes séduits et enthousiasmés par l’alchimie qui s’opère. Le jeu de Manu, ses phrases, ses idées, son placement, font décoller la musique. Il nous paraît indispensable de l’intégrer à un nouveau projet quel qu’il soit, tant son feeling nous parle et nous inspire. La fraîcheur, la maîtrise et le côté ludique du piano de Thomas font merveille. Le contraste avec le son et le jeu de Rudresh, tour à tour rauque ou foisonnant, lumineux ou hypnotique est saisissant.

C’est à ce moment que nous formons le projet du quintette. Après quelques coups de fils et courriels, tout le monde est partant. Mais nous découvrons vite que les questions d’agenda vont être trop compliquées à gérer avec Rudresh. Or, nous voulons pouvoir tourner avec le groupe qui enregistrera. Il devient donc nécessaire pour nous de revoir notre copie.

Il me vient alors une idée lumineuse, comme une évidence – Christophe Monniot ! Je soumets l’idée à François, qui est enthousiaste. Christophe est un musicien extraordinaire au sens littéral du terme. Sa technique virtuose et sa culture musicale exceptionnelle ne sont que des outils au service d’un artiste ultrasensible habité et très libre. Professionnellement, nous savons qu’il est – un peu vite – connoté « free » ou « musique-improvisée-européenne », car il a travaillé dans de multiples projets de cette nature. Mais nous n’avons aucun doute sur la façon dont le groupe sonnera avec lui, car nous savons que sa culture du jazz est exhaustive. C’est un fan de Lester Youg, Bird, Cannonball, Coltrane ou Shorter. Pas seulement Albert Ayler ou Eric Dolphy. Nous sommes de plus demandeurs de ce grain de folie qu’il va apporter. Lorsque nous lui proposons l’idée, il réagit avec enthousiasme. Cerise sur le gâteau, il a beaucoup travaillé avec Manu au sein du Baby Boom de Daniel Humair. L’entente entre eux est parfaite.

François Moutin © Jean-François Picaut
François Moutin © Jean-François Picaut

Francois : Louis avait déjà joué avec Manu dans un certain nombre de contextes et il avait également joué avec Christophe au sein du big band d’Antoine Hervé. De mon côté, j’avais joué et même enregistré dans le trio de Manu avec Daniel Humair (Songlines, Bee Jazz, 2007), et joué une seule fois avec Christophe, lorsqu’il était venu à l’improviste « sit in » sur tout un set avec Pilc, Hoenig et moi au Duc des Lombards (ancienne mouture, en 2003, je crois). Ces expériences séparées, toutes intenses même si brèves pour certaines, portaient en elles les germes de la genèse du groupe que Louis vient de décrire.

Il fait entrer tout le monde dans l’intimité de notre gémellité par le spectacle du plaisir que nous ressentons à jouer à deux, à improviser sur le fil du rasoir, et cela touche.

Dans Lucky People, vous nous offriez un petit florilège d’Ornette Coleman. Dans celui‑ci vous rendez hommage à Fats Waller. Quels sont vos liens avec ces deux compositeurs ?

Louis : Ces duos contrebasse / batterie sont l’occasion pour nous de retomber en enfance, de mettre l’accent sur ce que la musique a toujours eu pour nous de ludique. Nous le faisons sur chaque album, mais aussi en concert et ce moment a toujours un impact particulier – sur le public comme sur nous. Il fait entrer tout le monde dans l’intimité de notre gémellité par le spectacle du plaisir que nous ressentons à jouer à deux, à improviser sur le fil du rasoir, et cela touche.

Nous en profitons pour rendre hommage aux artistes qui ont jalonné notre découverte commune de la musique, de l’enfance à l’adolescence. Ornette et Fats sont les deux derniers, mais, dans ces duos, nous avons aussi visité Bird, Coltrane, Monk ainsi que Piaf et Trenet.

J’avoue avoir personnellement idolâtré Fats Waller lorsque j’avais 5 ou 6 ans. Sa musique, son jeu de piano faisaient jubiler l’enfant que j’étais. Je porte toujours en moi cette jubilation.

François Moutin © Jean-François Picaut
François Moutin © Jean-François Picaut

Francois : Tous ces grands musiciens (et d’autres) sont nos initiateurs. En plus de leur en être extrêmement reconnaissants, nous continuons de nous nourrir de ce qu’ils ont apporté au monde. C’est cela la nature de nos liens.

Deep commence avec Love Stream et se termine par In the Name of Love. Entre-temps votre flux d’amour a emprunté une rue d’espoir (Hope Street), a connu, bel oxymore, un frisson apaisant (A Soothing Thrill) et, s’il a croisé une cuisine d’enfer (Hell’s Kitchen), cette cuisine n’a rien de bien d’inquiétant puisqu’il rencontrera ensuite la béatitude (Bliss). Vous êtes au milieu de votre cinquantaine, peut‑on parler d’album apaisé, d’album de la maturité ?

Louis : Les titres des morceaux, lorsqu’il s’agit de musique instrumentale, sont un peu comme des prénoms que l’on donne à un nouveau-né. Ils sont très loin d’en résumer l’identité. Ils manifestent probablement plus de l’état d’esprit conscient et momentané du compositeur qu’ils ne qualifient la musique qui, elle, porte toute la richesse de l’inconscient.

Un ami, qui découvrait cet album en ma présence, a réagi en utilisant cette expression « album de la maturité ». On peut bien sûr le dire, mais est‑ce vrai ? Je ne le sais pas. Une des choses formidables, dans une vie d’artiste, c’est que l’on ne finit jamais de découvrir et d’apprendre. D’être en mouvement, de s’interroger, de s’améliorer. Si la maturité devait être en quelque sorte, une fin de cette quête, alors je préfère qu’elle n’arrive jamais…

Francois : Reflet d’un apaisement ou du besoin de celui-ci ? Je pencherais plutôt vers la deuxième idée, cette quête sans cesse renouvelée, avec ce qu’elle contient d’enthousiasmant et de porteur en même temps que d’angoissant et de déstabilisant. Maturité ? Je manque de distance. Mais si c’est le cas, ce n’est pas un état serein pérenne.

Merci, François et Louis Moutin. 

Propos recueillis par
Jean‑François Picaut

Lire aussi « Soul Dancers », du Moutin Reunion Quartet, a paru chez Plus loin Music à Rennes.


Deep, par François et Louis Moutin

Un album Jazz Family, 2016

Tournée :

  • Du 12 au 15 octobre 2016 au Sunside (Paris)
  • Puis du 18 au 29 octobre 2016, 11 concerts aux U.S.A. et au Canada

Photos : © Jean‑François Picaut