Entretien avec Frédéric Jessua, coordinateur du festival Ça bute à Montmartre !, Ciné 13 Théâtre à Paris

Ça bute à Montmartre © Vincent Driss

Les coulisses de l’horreur

Par Olivier Pansieri
Les Trois Coups

Frédéric Jessua est l’un des cofondateurs de la remarquable (et remarquée) compagnie Acte 6. Cette fois, en plus de ses fonctions d’acteur et de metteur en scène, il coordonne les dérapages contrôlés d’une trentaine d’acteurs dans « Ça bute à Montmartre ! », festival gore, drôle et méchant de grand-guignol, dont nous reparlerons et qui sera présenté pendant tout l’été au Ciné 13 Théâtre. En tout six spectacles courts, qui ont demandé chacun des centaines d’heures de travail dans l’hémoglobine et la bonne humeur à trois troupes : l’Incartade, Heautotimorouménos et Acte 6. Nous avons interrogé ce bourreau… de travail sur les aspects pratiques de cette superproduction d’un genre un peu inhabituel.

Comment t’est venue l’idée de ce festival ?

Pendant qu’on jouait les Courtes lignes de M. Courteline à l’Athénée. On avait monté dans le grenier de ce vénérable théâtre une pièce courte l’Homme qui a vu le diable de Gaston Leroux, une sorte de galop d’essai, dont le succès avait alors dépassé toutes nos espérances.

Oui, je me rappelle avoir lutté pour avoir une place.

On va d’ailleurs l’ajouter au programme pour la reprise au Ranelagh à la rentrée. Du coup, je m’étais dit : « Il faut faire un truc avec le grand-guignol ». Et, parallèlement à ça, l’Incartade avait monté deux pièces au Pixel Théâtre de ce même répertoire. Je les ai donc conviés au festival. Comme j’avais, par ailleurs, beaucoup travaillé avec Mariotti (Jean‑François Mariotti directeur de Heautotimorouménos, Héo pour les intimes) et comme c’est quelqu’un qui travaille dans l’urgence, je me suis dit : « Tiens, ça pourrait être intéressant de lui demander qu’il écrive une pièce à la manière grand-guignol, c’est-à-dire deux actes de peur, de sexe et de délires ».

Qu’est-ce que j’ai ri !

Oui, le résultat est incroyable. On l’impression que la pièce a été écrite en 1920, et, en même temps, elle traite de sujets totalement actuels. Voilà, c’est comme ça que ça s’est fait.

Comment fait-on pour réunir autant d’acteurs (en tout plus d’une trentaine) sur une période aussi longue ?

Grâce à l’alternance. On a pu leur proposer un temps très bref de répétition, sans pour autant bâcler le boulot. C’est l’avantage du grand-guignol. On est dans un théâtre pas du tout psychologique, on n’a pas le temps de se prendre le chou, il faut foncer.

Ça demande tout de même un peu d’organisation.

Oui, le planning a été un tour de force. C’est vrai que dans un projet pareil, je dirais « choral », c’est décisif. Quand tu arrives à une répétition et que voies que les comédiens prévus sont là et savent quelle scène on va travailler, tu te dis qu’en effet ça marche.

Et du point de vue financier ?

Il n’y a jamais assez d’argent, ça c’est clair. Il y en a, mais pas assez. Beauvais a coproduit, on a raclé les fonds de tiroirs, l’Incartade et Héo se débrouillent, mais c’est clair qu’il faut impérativement qu’on transforme l’essai.

Et le metteur en scène Frédéric Jessua, qui doit parfois travailler avec deux ou trois acteurs différents dans le même rôle…

Je trouve ça très intéressant. J’établis d’abord un cadre, mais après je leur laisse pratiquement toute liberté. Il y a des repères, des points notamment créés par de la lumière, mais, après, dans ces points, ils font ce qu’ils veulent. Quand donc un comédien doit reprendre un rôle, même s’il a vu ce qu’a fait son prédécesseur, on peut repartir presque de zéro. Du coup, c’est intéressant pour lui comme pour moi.

Et pour les lumières ?

C’est pareil, à peu de choses près. Bien sûr, il a fallu qu’elles conviennent aux six spectacles. On ne peut pas ajouter des projecteurs à l’infini. Mais enfin on travaille avec des gens qui ont l’habitude des festivals, et puis tout le monde s’apprécie. On s’est quand même tous un peu choisi.

Bon, un petit coup de chapeau tout de même à Florent Barnaud, qui avait aussi réglé la lumière de ton Jules César au Théâtre 14. C’est un magicien.

Merci pour lui. C’est vrai qu’il a conçu un « plan de feux » assez redoutable : inventif et en même temps qui permet de servir chaque spectacle. Il faut dire que, sur ce projet, je me retrouve aussi scénographe. J’ai donc conçu un décor unique avec une ouverture centrale et des panneaux sur les côtés qu’on aménage, qu’on couvre, qu’on éclaire avec des appliques ou non, selon les pièces. Ça fait qu’on passe sans trop de problème d’une salle d’hôpital à un intérieur, puis à un salon de coiffure, à un bureau, etc.

Une question que je me suis posée, c’est « comment ils vont faire pour nettoyer chaque jour tout ce sang ? »

Alors, plusieurs choses : d’abord, c’est du sang de théâtre : on met le costume à tremper dans un seau avec une poudre spéciale, là-dessus machine à laver et ça disparaît. Ensuite, on a une équipe qui s’occupe de ça, des maquillages et du nettoyage. Et puis les comédiens jouent le jeu. Quand c’est juste une chemise, ils la lavent eux-mêmes. Ceci dit, à la régie (Laura Ozier, Élodie Martin, Marine Alexandre, David Scherer), ils ont du boulot.

Pourquoi ressusciter ce grand-guignol ?

Je dirais : pour retrouver une vraie proximité entre le spectateur et l’acteur. Parce que là on les emmène, tous les deux, je veux dire le spectateur et l’acteur, dans des situations très étranges au sein d’une relation complètement honnête. Je trouve qu’il y a quelque chose d’oublié qu’on retrouve avec le grand-guignol. C’est un vrai théâtre de divertissement. Dans le sens qu’on va au théâtre, mais pour être pris par quelque chose.

Mater ?

Non, ce n’est pas si simple. Bien sûr, le spectateur est un voyeur. Il sait très bien ce qu’il va voir et pourquoi il y va. Mais là où ça devient plus sophistiqué, c’est que nous, on essaie justement de ne pas lui donner ce qu’il a envie de voir. Le grand-guignol, c’est ça : l’art de gérer la frustration. Moi, je trouve qu’il y a là quelque chose qui, en fait, tient de la tradition théâtrale, tout bonnement. Beaucoup ont cette vision d’un genre un peu mineur, mais moi, pas du tout. Pour moi, c’est un genre qui se nourrit de beaucoup de traditions. Dans l’écriture déjà, boulevardière dans le bon sens du mot. On sent qu’il y a Labiche, Courteline et Feydeau qui sont passés par là, juste avant. Des histoires donc bien construites, avec les personnages qu’on avait chez Molière : les médecins véreux, les pédants, les juristes, les amants frustrés, les prima donna, enfin ce genre de personnage fortement typé qu’on a dans le théâtre classique français. Le tout en même pas deux actes, souvent même pas quarante minutes. Chaque pièce est un petit défi. Du coup, on va à l’essentiel.

Vous jouez tout l’été au Ciné 13 Théâtre. C’est gentil d’avoir pensé à ceux qui ne peuvent pas partir.

Sauf « les pieds devant » comme c’est dit pour rire sur le site www.cine13-theatre.com/

Recueilli par
Olivier Pansieri


Ça butte à Montmartre !

Programme 1 (hypnose et mutilations)

Du 4 juillet au 29 août 2009, mardi à 21 heures, samedi à 16 heures, dimanche à 15 heures

Photos : © Vincent Driss