Entretien avec Mathieu Boisliveau, metteur en scène de « Gibiers du temps », de Didier‑Georges Gabily

Mathieu Boisliveau © Lionel Petit Mathieu Boisliveau © Lionel Petit

« Gibiers du temps » ou l’aventure folle

Par Delphine Padovani
Les Trois Coups

À l’issue d’une résidence à la Scène nationale de Cavaillon, Mathieu Boisliveau et ses quinze acteurs présentent une maquette de « Thésée », première époque du triptyque « Gibiers du temps ». Nourris par dix années de lecture, de jeu et de mise en scène des textes de Didier‑Georges Gabily, ces dix jours de travail exigeant sont couronnés par une présentation énergique et audacieuse.

Votre interprétation du texte et celles des acteurs ont-elles fait l’objet de débats au cours de cette résidence ?

Pas vraiment, parce qu’on avait déjà effectué ensemble un travail à la table en 2009 pour une lecture mise en espace présentée à la Maison Jean‑Vilar. Il y avait cette base commune. On sait qu’on va dans la même direction, donc il n’y a pas de débat sur les interprétations. Je travaille avec les acteurs, mais c’est moi qui tiens les rênes du projet. Dans une histoire comme celle-là, on ne peut pas s’égarer dans une mise en scène collective. Il y a trop de corps, le texte est vaste. Moi je suis le garant du regard. Un acteur ne peut pas jouer s’il n’est pas regardé.

Avez-vous rencontré des difficultés d’ordre scénique durant ces dix jours ?

Non, ça fait partie du travail de se heurter au plateau. Ce n’est pas un problème quand ça arrive. Il faut juste réfléchir, tester et voir les endroits où ça s’ouvre. La difficulté, c’est le manque de temps et de moyens.

Malgré ces obstacles, vous semblez travailler de façon très efficace.

Il y a du travail en amont, en petites cellules dramaturgiques : je vois les acteurs individuellement et en groupe avant de passer au plateau. Mais je ne sais pas ce que c’est « efficace ». On s’est choisi. C’est la chance de ce groupe d’acteurs. On s’est rencontré à l’école, chacun a eu son parcours, et on a choisi de se retrouver. Il ne peut pas y avoir de problèmes puisqu’on a fait le choix d’être ensemble, ensemble devant d’autres.

Les acteurs sont présents sur le plateau, même quand ils ne jouent pas.

Ils soutiennent toujours celui qui joue. C’est ça aussi, l’équipe. À terme, il y aura sûrement des lits pour que les acteurs puissent se reposer. Il y aura à boire et à manger. Le plateau habité comme un endroit de vie et pas comme un endroit de spectacle. Sur une pièce qui doit durer en tout sept heures, on ne peut pas truquer. Le lieu de vie est donc là, dans le théâtre, avec les gens qui regardent et les gens qui parlent.

Vous mettez l’accent sur les aspects quotidiens et drôles de la pièce.

Parce que le travail se situe d’abord sur l’acteur et pas sur le personnage. Thésée, ce n’est pas Thésée, c’est Guillaume Motte. Toutes notions de personnage, d’identification, de prise en charge sont complètement balayées dans le théâtre qu’on aime et qu’on essaye de faire. D’où cette proximité avec le public. C’était un enjeu de la présentation de maquette : faire taire cette réputation de langue compliquée, dure. Oui, il y a de ça, mais très jouissive aussi. La pièce est drôle, et on l’oublie souvent. C’est une machine à jouer qui brasse énormément de codes théâtraux. Pour nous, c’est un plaisir de les identifier et de les jouer pleinement.

Pour l’instant, la dimension surnaturelle est surtout assumée par Chloé Chevalier, qui joue une très belle Pythie.

Je vois la première époque comme une succession de scènes d’exposition. Je pense que les figures mythiques seront plus présentes dans la deuxième époque, plus sombre, où le surnaturel prend le dessus.

Le Théâtre 13 à Paris vous accueille en septembre pour une autre résidence autour de Thésée. Vous préciserez ainsi la scénographie, l’éclairage et la musique du spectacle.

Nous replongerons aussi dans le jeu. À Cavaillon, c’était vraiment les prémices. Maintenant, il faut re-parcourir l’intégralité de la première époque et revoir ses problématiques. D’ici là, les acteurs continueront à travailler individuellement. C’est important qu’ils arrivent chargés de leur rêve sur la pièce, qu’ils aient quelque chose à défendre qui ne m’appartient pas. Ils se pencheront aussi sur la deuxième époque, car je veux travailler sur l’intégralité de la pièce, c’est-à-dire sur les trois époques, sinon ça n’a pas de sens.

Vos acteurs s’adressent très souvent au public. S’ils devaient s’exprimer avec leurs propres mots, que diraient-ils ?

Que Thésée, un homme, un clochard, un exclu cherche sa maison et qu’il y en a des dizaines dehors qu’on ne regarde plus.

Le théâtre de Gabily, c’est un espace pour les sans-voix, pour les gens qu’on n’écoute pas, qu’on ne voit plus, qui font partie du paysage. Les acteurs témoignent de ça et viennent nous convoquer, nous dire : n’oubliez pas ces gens-là. 

Propos recueillis par
Delphine Padovani


Thésée, première époque de Gibiers du temps, de Didier‑Georges Gabily

Gibiers du temps, Actes Sud-Papiers, 1995

Kobal’t • 2, rue Lagille • 75018 Paris

06 77 00 72 43

Site : www.kobal-t.com

Courriel : kobal_t@yahoo.fr

Spectacle en coproduction avec Les Éphémères réunis

Mise en scène : Mathieu Boisliveau

Avec : Marc Arnaud, Guillaume Motte, Alexia Vidal, Chloé Chevalier, Blandine Robert, Béatrice Sprunger, Thibault Perrenoud, Caroline Gonin, Aurore Paris, Claire Calvi, Léna Chambouleyron, Coline Galeazzi, Benoît Miaule, Sylvain Sounier, Régis Rossotto

Lumières : Valérie Foury

Photo de Mathieu Boisliveau : © Lionel Petit

Scène nationale • rue du Languedoc • B.P. 10205 • 84306 Cavaillon cedex

Site du théâtre : www.theatredecavaillon.com

Réservations : 04 90 78 64 64

Dimanche 11 mars 2012 à 15 heures

Durée : 2 heures

Entrée libre

Résidence au Théâtre 13 à Paris, du 3 au 28 septembre 2012