« Erendira », de Gabriel García Márquez, Théâtre du Chien‑qui‑Fume à Avignon

Erendira © D.R.

De Márquez à Tcheumlekdjian : quand le merveilleux est souverain

Par Aïda Asgharzadeh
Les Trois Coups

Le Chien qui fume affiche complet tous les matins depuis le début du Off d’Avignon avec le deuxième volet du diptyque « Macondo-Erendira », conte théâtral inspiré du recueil de nouvelles de Gabriel García Márquez « l’Incroyable et Triste Histoire de la candide Erendira et de sa grand-mère diabolique ». Le titre donne le ton : Sarkis Tcheumlekdjian signe un poème qui nous emmène dans une rêverie délicieuse et profonde.

La mise en scène de Tcheumlekjian est un véritable hommage à l’écriture pittoresque de Marquez. Le fantastique et le merveilleux éveillent nos sens pour nous raconter une histoire sordide et amorale : orpheline, Erendira est élevée par Grand-mère. Exploitée, elle s’adonne à toutes les tâches ménagères de la maison. Un soir, après avoir achevé les nombreux travaux ordonnés par Grand-mère, Erendira s’endort, épuisée de tant d’ouvrage, chandelle en main… Au matin, la somptueuse maison a entièrement brûlé. Erendira est alors condamnée par Grand-mère à se prostituer jusqu’à lui rembourser sa dette. Mais, six mois après l’incendie, Grand-mère déclare à la malheureuse : « Si les choses continuent de cette manière, tu m’auras payé ta dette dans huit ans, sept mois et onze jours, à raison de soixante‑dix hommes par jour »…

Ici, même l’effroyable est poétique. Quand Erendira, interprétée par la talentueuse Magali Albespy, connaît son premier client, le spectateur éprouve un enchantement sensoriel. Les deux corps se rencontrent, se lient et de délient sur une chorégraphie minutieuse et expressive, où danse et viol se mélangent pour n’être que ressentis. À l’image du spectacle, les couleurs, la lumière et le son participent à l’effet pour ne former que du sensible.

Effectivement, Tcheumlekdjian travaille sur l’imaginaire, l’impalpable. Il utilise un espace vide. Osé, dira-t-on ? Peut-être. Mais ô combien efficace !, nécessaire même, au vu de l’humilité qui englobe le spectacle. Seule une barque en fond de scène constitue le décor tangible. C’est la barque des deux conteuses, mystérieuses et envoûtantes qui forment le lien entre réel et irréel. Déborah Lamy et Catherine Vial sont les capitaines de notre rêve, les magiciennes qui transformeront ce plateau nu en un espace magique, celui de notre imaginaire, celui du mythe. Des accessoires insolites et esthétiques, toujours imprégnés d’énigmes et de magie, nourrissent constamment notre imagination au fur et à mesure du récit.

La pièce est un tout et nous transporte dès ses premières notes : une projection, de la fumée, des effets de lumière, le bruit de la mer… La musique et les bruitages sont aussi impalpables que les mots, aussi féeriques que ce plateau nu. Les effets sonores et les jeux de lumière s’unissent à la fable pour donner matière aux sens du spectateur. En effet, Erendira est une invitation à l’éclosion de nos sens. Le mélange des couleurs, des mouvements, des sons, du visible et de l’invisible opère si bien sur notre mental que ce dernier éveille en nous des odeurs et des saveurs.

Enfin, l’interprétation couronne le spectacle par sa minutie et sa richesse. Les personnages, évidemment masqués pour contribuer au merveilleux – masques d’ailleurs magnifiques –, vivent cette fable tels des pantins. Muets, ils sont animés par la voix des conteuses. On en oublie que derrière la vielle Grand-mère ou la délicate Erendira se cachent deux comédiennes. Aude Pellizzoni et Magali Albespy forment un parfait duo. Chacune guidée par une force et une énergie propre, elles ont une écoute de l’autre exemplaire et une générosité débordante.

Sarkis Tcheumlekdjian réussit à créer un théâtre accessible à tous, car sensible, tout en gardant une rigueur constante, une humilité admirable et un profond respect de l’auteur… Chapeau bas ! 

Aïda Asgharzadeh


Erendira, de Gabriel García Márquez

Cie Premier acte • 18, rue Jules‑Vallès • 69100 Villeurbanne

04 78 24 13 27 | télécopie : 04 37 24 19 89

www.premieracte.net

www.erendira.fr

Mise en scène : Sarkis Tcheumlekdjian

Avec : Magali Albespy, Aude Pellizzoni, Déborah Lam, Catherine Vial, Pierre‑Marie Baudoin, Aurélien Portehaut

Bruitage : Azad Goujouni

Musique originale : Gilbert Gandil

Décor et masques : Judith Dubois

Costumes : Marie‑Pierre Morel‑Lab

Univers sonore : Bertrand Neyret

Lumières : Justine Nahon

Masques : Christelle Paillard

Création vidéo : Catherine Demeure

Photos : David Anémian | Déclics et des claps

Théâtre du Chien‑qui‑Fume • 75, rue des Teinturiers • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 85 25 87

Du 10 juillet au 2 aout 2008 à 11 heures

Durée : 1 h 10

16 € | 11 €