« Espia a una mujer que se mata », d’après « Oncle Vania », d’Anton Tchekhov, maison de la culture à Bobigny

Espia a una mujer que se mata © Daniel Veronese

Vania magnifié de la M.C.93

Par Louise Pasteau
Les Trois Coups

L’aire de jeu est minuscule, simplement le carré d’une pièce que meublent trois chaises et une table. Deux murs, deux portes. Les artistes entrent et sortent sans qu’on s’y attende, se mettent à parler à tout bout de champ dans cette langue qui roule les « r ».

Au départ, avant même de raconter l’histoire de Tío Vania, Daniel Veronese tente, au travers de l’adaptation qu’il en a faite, d’expliquer comment il la raconte, pourquoi il la raconte. Il parle du théâtre, l’envisage et le pense… Il fait dire à la comédienne María Figueras (Sonia) : « Je ne savais pas quoi faire de mes mains […] .». Les mots de Nina dans la Mouette résonnent. Tous comme ceux de Genet, que l’on s’amuse à jouer au beau milieu du texte de Tchekhov. On entend alors Solange, les bonnes, et ça raconte ce que ça doit raconter : le théâtre comme ultime recours.

Tout est dit. Les comédiens s’engouffrent dans l’œuvre avec la foi de kamikazes. Les voix se marchent les unes sur les autres, les corps se frôlent et se bousculent. L’espace vital est restreint. La lumière ne bouge pas. Les scènes se fondent les unes dans les autres et s’entrelacent. Elles créent ainsi une forme de magma qui finira par les engouffrer tous.

Tout est juste. Tout est plus que juste, il y a de la grâce dans la façon dont ce spectacle argentin dépeint le carcan russe du début du siècle. De la grâce… On ressent Espia a una mujer que se mata comme une pièce mûrie qui s’épanouit miraculeusement devant nous. C’est un spectacle vivant au sens propre. Le caractère de chacune des partitions est bien campé et la chair tremble, frémit. L’écoute est monstrueuse, la possession du propos est grande. La mise en scène est devenue transparente tant la direction qui a été prise est claire. À travers un jeu à l’instantanéité époustouflante, les sept interprètes, avec une énergie folle, nous emmènent, nous font rire, et, sans qu’on s’y attende, nous font pleurer.

Récompensé déjà presque vingt fois, l’Oncle Vania de Veronese est incroyable à la fois de force et de mélancolie. C’est comme de la dope : ça monte, ça monte, ça monte ; et puis ça redescend. À l’image de l’interprétation remarquable et foutrement généreuse d’Osmar Nuñez (Vania), tout est donné. Ça devient quelque chose qui procède de l’expérience. C’est d’ailleurs la volonté du metteur en scène : « Rien ne doit donner l’impression qu’il s’agit simplement d’une bonne répétition. Je veux créer l’illusion que nous voyons quelque chose qui ne peut être reproduit, et que nous ayons le sentiment de ne pas pouvoir fermer les yeux ou quitter prématurément la salle sans avoir raté quelque chose d’essentiel dans notre vie ». 

Louise Pasteau


Espia a una mujer que se mata, d’après Oncle Vania d’Anton Tchekhov

Mise en scène et adaptation : Daniel Veronese

Avec : Osmar Nuñez, María Figueras, Marcelo Subiotto, Fernando Llosa, Silvina Sabater, Marta Lubos, Mara Bestelli

Scénographie : Daniel Veronese

Lumières : Sebastián Blutrach

Graphisme : Gonzalo Martínez

Photo : © Daniel Veronese

Production : Sebastián Blutrach

Avec la participation d’Avance Producciones

Assistante à la mise en scène : Felicitas Luna

M.C.93 Bobigny • 1, boulevard Lénine • 93000 Bobigny

Réservations : 01 41 60 72 72

Du 21 au 23 février 2008 à 20 h 30

Durée : 1 h 35