Esprits de famille (3e édition), carte blanche à 10 artistes complices, Théâtre 71 à Malakoff

Faire‑part de naissance : la famille s’est agrandie

Par Anaïs Heluin
Les Trois Coups

Après une bonne nuit, puis une matinée dominicale, nous revoici dès 17 heures sur le parvis du Théâtre 71 pour la seconde journée du festival Esprits de famille. On y reconnaît de nombreux visages, croisés la veille au détour d’un spectacle, sur scène ou dans la salle. Pierre Ascaride, resté dans l’ombre des femmes la veille, se substitue cette fois à Emma la clown pour présenter le programme de la journée. Plus dense encore et tout aussi métissé, le voyage qu’il nous offre est d’autant plus satisfaisant qu’il ne souffre pas des petits aléas, des légères inégalités de la première traversée. Rythmé par des formes plus ou moins courtes, il nous fait passer par des sentiers aperçus hier, et par de nouveaux chemins, inconnus.

En plus d’explorer la multiplicité des imaginaires, des postures féminines, nous entrons dans un univers où les cultures se rencontrent et se fécondent. Marie‑Ève Perron vient nous donner une illustration survoltée de la richesse des échanges entre deux pays et deux cultures : la France et le Québec. Devinée hier à travers la mise en scène du Baiser de Valérie Puech, la jeune Montréalaise ouvre cette fois la journée en occupant pleinement l’espace avec Marion fait maison, son premier spectacle solo. Dans une performance scénique qui nous en dit beaucoup sur la vitalité de la scène québécoise, elle relate une fête familiale qui a tourné au drame. Couverte de farine, exprimant avec une parfaite drôlerie la crise de nerfs qui la menace, l’artiste semble s’inscrire dans la lignée de Michel Tremblay et de ses Belles-sœurs. Le joual en moins, mais dans une langue subtilement truffée de québécismes, elle s’éloigne ensuite de cette référence littéraire avec l’intrusion d’un plateau de télé-réalité en plein milieu de l’apéritif dînatoire. Sans jamais tomber dans la déploration, les tyrannies contradictoires imposées à la femme moderne nous révèlent une artiste plus que prometteuse.

Un éléphant rose d’un côté, une lampe de l’autre, tout aussi voyante. Entre les deux : une table encombrée d’un bric-à-brac sans nom, un lit et un portemanteau bien garni. Autant dire tous les éléments susceptibles d’évoquer la chambre d’une jeune fille, fantasque et pleine de vie. La voici qui apparaît, allongée sur son lit, et sa tenue suggestive nous fait penser à une prostituée. Mais, incrédules, nous assistons à une scène de danse en couple, où elle se révèle être d’une étonnante candeur. Tour à tour femme, petite fille, enfin vieillarde, Ève Chems de Brouwer, accompagnée de Renan Carteaux, crée des tableaux éphémères d’amours passées. Grâce à d’élégantes combinaisons de musiques, d’éclairages et de costumes, les Gènes de l’amour fou auxquels nous assistons sont avant tout un théâtre de l’image, onirique et sensuel. Car le corps y contribue : il est soumis à des situations extrêmes, à toutes celles qu’un corps humain rencontre dans son quotidien. On voit les personnages manger (de la chantilly, du chou-fleur cru), boire, faire l’amour… tout cela transcendé par l’esthétisme de l’ensemble, décalé et exigeant.

« Déshabillez mots » © Philippe Delacroix
« Déshabillez mots » © Philippe Delacroix

Après la nudité des corps des Gènes de l’amour fou, place à la nudité des mots. Dans Déshabillez mots, ce ne sont pas les femmes que l’on déshabille, mais elles qui dénudent les mots. Si on connaît la chronique du même nom sur France Inter, on se demande ce que pourrait bien donner une mise en scène. Abstraits, les mots ne se prêtent pas naturellement à l’incarnation, à plus forte raison lorsqu’il s’agit de notions telles que la paresse, l’infidélité, l’attente ou encore la légèreté. Mais, avec le soutien de Jacques Bonnaffé, Léonore Chaix et Flor Lurienne convoquent tout leur talent de comédiennes à l’occasion de ce spectacle sous forme de plateau télé. Chaque mot se voit insuffler une personnalité, grossie jusqu’à la caricature, mais toujours irrésistible.

Après une longue pause, nous sommes de retour au bar pour une petite forme chère à Pierre Ascaride. Camille Trouvé, fondatrice de la Cie Les Anges au plafond et anciennement ouvreuse du Théâtre 71, nous présente une création spécialement produite pour le festival. Intitulé Toutes les cartes sont blanches (ah, si je pouvais lire l’avenir…), ce court spectacle parvient à saturer l’espace de mystère et de magie avec des moyens dérisoires. Une voyante retourne des cartes qui se déploient, et dont les formes se reflètent sur un parasol en un jeu d’ombres chinoises. Le tout s’achève sur un éloge de ce qui nous rassemble en ce lieu : la légèreté pleine de sens qui se crée au théâtre.

Comment clore ces deux belles journées, ce panorama chamarré ? Sur une note sérieuse ou déjantée ? Résumant parfaitement l’esprit riche et nuancé de l’ensemble, c’est un subtil mélange des deux que nous proposent Emma la clown et Catherine Dolto dans la Conférence. La clown et la thérapeute s’y entretiennent en des termes qui sont tout sauf académiques : d’une réflexion sur l’état de clown aux numéros d’animaux d’Emma, nous avançons du coq-à‑l’âne dans une joie irraisonnée. Déraisonnée, diront certains. Entre l’improvisation et la pièce de théâtre, les contraires se complètent pour déboucher sur une certitude : le rire, la vie et le théâtre entretiennent des liens essentiels, inaltérables. Ce constat résume fort bien cette édition du festival. On en ressort avec la sensation que la famille s’est agrandie, la nôtre comme celle du théâtre. Aussi, on n’a plus qu’à souhaiter que le successeur de Pierre Ascaride poursuive cette belle initiative. 

Anaïs Heluin


Esprits de famille (3e édition), carte blanche à 10 artistes complices

Créé par Pierre Ascaride

Marion fait maison, de et par Marie‑Ève Perron

Photo : © D.R.

les Gènes de l’amour fou, d’Ève Chems de Brouwer

Mise en scène : Ève Chems de Brouwer

Travail sur le corps et danse : Marion Carriau

Avec : Ève Chems de Brouwer et Renan Carteaux

Déshabillez mots. Strip‑texte, de et par Léonore Chaix et Flor Lurienne

Avec la complicité de : Jacques Bonnaffé

Création sonore : Cyril Métreau

Photo : © Philippe Delacroix

Toutes les cartes sont blanches (ah, si je pouvais lire l’avenir…), de la Cie Les Anges au plafond

Avec : Camille Trouvé et Martina Rodriguez

Regard extérieur : Brice Berthoud

Costumes : Séverine Thiébault

la Conférence, d’Emma la clown

Avec : Emma la clown et Catherine Dolto

Théâtre 71, scène nationale • 3, place du 11-Novembre • 92240 Malakoff

Métro : Malakoff – Plateau‑de‑Vanves

Réservation : 01 45 48 91 00

www.theatre71.com

Les 28 et 29 mai 2010, de 19 heures à 23 heures et de 17 heures à 23 heures

Le spectacle : 8 € │ 5 €

La journée : pass 28 mai 2010 : 15 € │ 12 €, pass 29 mai 2010 : 20 € | 16 €, pass 2 jours : 28 € │ 21 €