« Étranges étrangers », de Philippe Vincent, Théâtre du Point‑du‐Jour à Lyon

Philippe Vincent et Gwenaël Morin © D.R. Philippe Vincent et Gwenaël Morin © D.R.

Le risque de l’intelligence et de l’engagement

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Nouveau passage de témoin au Théâtre du Point-du-Jour à Lyon, de janvier à mars 2016.

Gwenaël Morin, directeur, remet les clefs de son théâtre à Philippe Vincent, auteur, comédien et metteur en scène, responsable de la compagnie Scènes Théâtre Cinéma. Accrochée au trousseau, une significative somme d’argent permettant d’assurer en plus de la mise à disposition du lieu les salaires décents d’une équipe de dix collaborateurs artistiques et techniques par mois. Le projet s’intitule « Étranges étrangers », belle référence au titre d’un célèbre poème de Jacques Prévert, paru en 1951 dans Grand bal de printemps. Cette initiative fait un joli pied de nez au langage technocratique qui encadre souvent les partenariats entre théâtres. À coups de coproduction, coréalisation, apport en industrie et soutien, on finit parfois par ne plus comprendre qu’elle est exactement la nature de la coopération.

Avec son concept abrasif et créatif de « théâtre permanent », Morin continue de donner du souffle à ses choix. L’invitation faite à Vincent ne manque pas d’intérêt et manifeste un goût du risque. Les deux hommes assument avec franchise leur association. Ce qui les réunit, c’est le plaisir de la friction des contenus et des esthétiques. La vie d’un théâtre, disent-ils, peut s’écrire à plusieurs mains. Morin est séduit par la ténacité de l’itinéraire de Vincent, par sa navigation fine entre les codes culturels des années 1980 et son désir d’une « démode » évitant tout enfermement. Entre eux, les désaccords n’excluent pas la bienveillance naturelle, l’envie de conserver l’innocence, le refus de tout cynisme et la certitude que les spectateurs possèdent une immense capacité à tout digérer.

Réputé quelquefois et à tort d’être un metteur en scène difficile, Philippe Vincent résume en deux formules simples et teintées d’humour son propre travail. Soupçonné de créer des œuvres marginales, il déclare : « Mon théâtre est dans la marge mais toujours sur le cahier ». Critiqué pour son addiction au dramaturge allemand Heiner Müller, il affirme : « J’achète du pain tous les jours et je ne suis pas obsédé par le boulanger ». D’ailleurs, il inaugurera sa résidence au Théâtre du Point-du‑Jour par une recréation de Hamlet-machine sous la forme d’un monologue choral dont il interprétera le texte, avec David Mambouch, complice à la mise en scène et des comédiens français et norvégiens. Ce premier acte d’« Étranges étrangers » contient les objectifs essentiels que révéleront les autres productions que Vincent a programmées. Mêler des artistes de nationalités différentes, afficher des formes théâtrales « surgissantes », se définir comme archéologues du présent, interroger sans relâche la condition humaine, l’organisation sociale et l’exercice du pouvoir. Avancer avec son sens critique en flairant le monde est une exigence.

Au menu donc, outre Hamlet-machine, « une comédie politique, sombre et de droite » de l’écrivain franco-libyen Riad Gahmi : Où et quand nous sommes morts, brûlot contre le racisme et l’hypocrisie de la bien-pensance. Puis Total(e) indépendance, texte coécrit par des comédiens burkinabés, tchadiens et français : une proposition pour dépasser les peurs qui nous paralysent lorsqu’un pays mis en vente masque sous son prix d’achat des situations concrètes, familiales et géopolitiques. Enfin, Un Arabe dans mon miroir, un tableau intimiste sur les rapports d’attraction et de répulsion liant l’Occident au monde arabe après la guerre d’Algérie, la révolution égyptienne en passant par les attentats du 11 septembre 2001.

À l’évidence, Gwenaël Morin et Philippe Vincent partagent avec ce puissant programme la volonté d’exposer un théâtre de l’engagement ne voulant rien céder sur son autonomie et son rôle de catalyseur, un théâtre capable de manifester son adaptabilité et de réinterpréter sans cesse son récit du monde.

Véritable globe-trotter, Philippe Vincent souhaite que le public ne manque pas son escale prolongée au Théâtre du Point-du‑Jour. Spectateurs intelligents et généreux, guettez, pour vous convaincre d’assister aux représentations, colloques et rencontres d’« Étranges étrangers », l’opération d’affichage conçue par le poète urbain, photographe, graphiste et plasticien Sean Hart qui s’exposera dans le métro lyonnais. 

Michel Dieuaide


Théâtre du Point-du-Jour • 7, rue des Aqueducs • 69005 Lyon

www.lepointdujour.fr

Courriel : theatrepermanent@gmail.com

Tél. 04 72 38 72 50

Scènes Théâtre Cinéma : http://www.scenestheatrecinema.com/

Contact : com@scenestheatrecinema.com

Tél. 06 99 05 12 12, 06 19 70 24 06, 06 44 06 74 27

Représentations : du 21 janvier au 26 mars 2016 à 20 heures

Tarif unique : 5 euros

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