« Farinelli-xxie-sexe » [cycle « Castrats, divas, rockers »], Théâtre des Marronniers à Lyon

« Farinelli-XXIe sexe » © D.R.

Hautes contrées vocales

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

L’Ensemble Boréades et Baroque plus présentent au Théâtre des Marronniers à Lyon « Farinelli xxie sexe » un docu-fiction s’inscrivant dans leur recherche sur la mythologie des castrats, divas et rockers.

À l’origine de cette création, la confrontation par-dessus les siècles de deux figures du chant baroque. Celle du célébrissime castrat italien Farinelli (1705-1782) et celle du performeur américain Paul Emerson (1951-1978), nom d’emprunt donné à un artiste new-yorkais aux possibilités vocales exceptionnelles. Marianne Sedwick, autre nom d’emprunt, conduit le récit du spectacle. Veuve de Paul Emerson, elle relate le parcours de son compagnon qui, en incarnant jusqu’à l’identification le personnage de Farinelli, fit redécouvrir le répertoire baroque. Mêlant vie privée et vie publique, elle ressuscite celui dont les happenings et les performances n’ont pratiquement laissé aucune trace.

Les mots portés par la comédienne Claudine Charnay sont amoureux et impudiques. Ils participent d’une volonté de rendre hommage et s’accompagnent parfois d’une dimension mystique. Présenté comme une sorte de documentaire, le discours constamment joué en adresse au public se veut aussi le témoignage d’une recherche musicale et vocale. Celle-ci est habitée par le désir de marier l’ancien et le nouveau. D’une part, révéler l’art du haute-contre ; d’autre part, enrichir le travail du chant en utilisant les avancées technologiques de la musique contemporaine. Marianne Sedwick se confie dans une scénographie de studio d’enregistrement. Microphones, enceintes acoustiques, table de mixage, pédale de loop, panneaux et praticables mobiles. Un fauteuil de coiffeur ou de dentiste des années 1970, clin d’œil esthétique à la Factory d’Andy Warhol, rompt l’austérité du dispositif. Un large écran en fond de scène renvoie des images vidéo illustratives ou symboliques des souffrances et des obsessions de Paul Emerson.

Le piège du théâtre-récit se referme

Pierre-Alain Four a écrit, conçu et mis en scène Farinelli-xxie-sexe. Au-delà des questions d’ordre musical, sa réalisation aborde avec intelligence des contenus éminemment actuels : les modalités de la construction sociale d’une identité sexuée, la violence de la radicalité des choix artistiques, la place de la spiritualité dans l’existence. Tout cela se dit, s’entend, se chante, s’image mais se joue peu. Encore très à la mode, le piège du théâtre-récit se referme sur ce projet d’envergure. Rares sont les séquences permettant aux personnages de nous émouvoir. Cumulant sans doute trop de responsabilités pour cette entreprise passionnante et ambitieuse, Pierre‑Alain Four reste en retrait sur le travail de mise en scène. La sobriété répétitive choisie pour faire vivre son studio d’enregistrement affadit les passions dévastatrices inscrites dans son propos. Une certaine nonchalance dans les rapports entre les protagonistes estompe les terribles déchirures de ce qui nous est conté. Le crédit excessif accordé à la vidéo est peut-être en partie responsable de l’amoindrissement des émotions que seuls les instrumentistes et le chant savent si bien transmettre. Pierre‑Alain Four se devrait d’être plus exigeant dramaturgiquement.

Heureusement Farinelli-xxie-sexe possède des qualités remarquables, expressions des talents de Paulin Bündgen, contre-ténor, fascinant interprète du rôle aux deux visages de Paul Emerson, et de Nolwenn Le Guern (viole de gambe) et Étienne Galletier (théorbe et guitare). Paulin Bündgen, dont l’élégance troublante et l’aisance féline font beaucoup penser à Freddie Mercury, envoûte grâce à la richesse de sa voix. Sa maîtrise du chant a capella ou accompagné par les musiciens ou une bande-son est confondante. Parfaitement à l’aise dans leur apparence de rockers, les deux solistes servent généreusement une partition complexe allant de Vivaldi, Porpora et Purcell à Cage, Reich et Kapsberger. Pierre‑Alain Four et ses camarades ont à tout le moins réussi à atteindre l’un des principaux objectifs de l’Ensemble Boréades, à savoir repenser et renouveler l’art du concert baroque pour le libérer des formes les plus traditionnelles. 

Michel Dieuaide

Lire aussi « Regarde-moi », de l’Ensemble Boréades (critique), Théâtre des Marronniers à Lyon


Farinelli-xxie-sexe (cycle « Castrats, divas, rockers »)

Écriture et conception : Pierre-Alain Four

Ensemble Boréades • 39, rue des Chartreux ● 69001 Lyon

04 72 07 96 43

Site : http://www.facebook.com/ensemble.boreades

Courriel : ensemble-boreades@wanadoo.fr

Mise en scène : Pierre-Alain Four

Conception musicale : Étienne Galletier, Nolwenn Le Guern, Paulin Bündgen

Avec : Paulin Bündgen (contre-ténor), Étienne Galletier (théorbe et guitare), Nolwenn Le Guern (viole de gambe), Claudine Charnay (comédienne)

Création vidéo : Joran Juvin

Travestissements sonores : Camille Frachet

Dessins et objets : Clarisse Garcia

Scénographie : Pierre-Alain Four, Xavier Davoust

Montage : Georges-Antoine Labaye

Lumière et régie : Xavier Davoust

Production : Ensemble Boréades, Baroque plus

Diffusion, communication : Clémence Marchand

Administration : Muriel Spay-Deslandes

Photo : © D.R.

Théâtre des Marronniers • 7, rue des Marronniers • 69002 Lyon

Réservations : 04 78 37 98 17

Site du théâtre : www.theatre-des-marronniers.com

Courriel de réservation : infos@theatre-des-marronniers.com

Du 15 janvier au 2 février 2015, du jeudi au samedi à 20 h 30, le dimanche à 17 heures, le lundi à 19 heures

Durée : 1 h 15

15 € | 12 € | 8 €