Festival Anthroposcène à Brest

« Hi hi » © Sébastien Durand

Compte rendu

Par Anne Yven
Les Trois Coups

Le Théâtre du Grain, membre du collectif Inflexion 1, a fait converger arts, sciences et politique dans Anthroposcène. Du 8 au 11 juin, Brest et le littoral du Finistère ont traversé une zone de turbulence, qui a troublé les sens et éveillé les consciences.

Le Théâtre du Grain fabrique des œuvres basées sur la parole collective. Cette compagnie brestoise est l’une des portes d’entrée du projet ARTisticc 2, qui relie en divers points du globe un consortium de structures. Leur but ? Sensibiliser sur les bouleversements écologiques, en particulier sur les littoraux. Côte à côte, artistes et spécialistes de l’environnement, tous chercheurs, montrent, questionnent, offrent une vision du spectacle vivant au-delà des lieux communs. Observer les conséquences souvent sales de l’activité humaine – c’est le propre de l’anthropocène 3 – donne au public le rôle d’acteur.

Art, sciences, politique et forum citoyen

L’extinction de l’espèce serait entamée, le lien avec la nature coupé. Quelle espèce, quel mode de vie voulons-nous sauver ? Il n’est plus question de savoir comment changer les choses, mais ce que l’on souhaite garder. Chaque jour, le forum « Agora 180 », coordonné par Jean‑Paul Vanderlinden, professeur en sciences économiques, a donné la parole aux personnes présentes sur le festival. De ces échanges va naître un manifeste « Art, sciences et politiques » (dont on pourra suivre l’évolution sur http://manifeste.inflexion.info).

Dans sa vraie-fausse conférence, « Vertiges (ou comment le libéralisme réchauffe la planète ?) », Alain Maillard, comédien, et Olivier Ragueneau, spécialiste de la dette climatique, démontrent par A + B nos contradictions. Équation de Kaya, sixième ère d’extinction massive et eutrophisation des écosystèmes sont médiatisées dans des campagnes, financées par les responsables eux-mêmes (les fondations pour la recherche des entreprises les plus polluantes sont prosélytes en la matière). C’est le dégoût. Maillard tire les larmes, se met en colère. Il joue avec ses émotions personnelles en exposant l’intime, donc l’universel. Nous sommes tous experts de nos propres vies. À la manière d’un Franc Lepage, il assène : « Le sursaut ne vient que par la sensibilité ». Ce n’est pas le seul rôle de l’art, mais cela y contribue.

L’art de la rencontre

Côte à côte est une proposition égrenée en binômes. Cinq rencontres entre un artiste et un scientifique qui ne se connaissaient pas il y a dix mois. Ils se sont abreuvés de lectures issues de leurs disciplines, ont partagé leurs épanchements d’humains. Ils ont annihilé les appréhensions et créé ensemble une forme artistique, hybride et expérimentale. Transgressant les codes, les limites de la scène, ils se sont confrontés à l’espace réel et au public.

La pièce Vibrio émoi par Morgane Le Rest, comédienne, et Christine Paillard, biologiste, propose la visite d’un bien immobilier. Ce bien est un bout du littoral situé autour de l’île de Carn, à Portsall. Absurde. Les sens en éveil, le public marche entre terre et mer, se couche dans les rochers, profite d’un « équipement BBC à la vue imprenable », pendant que la scientifique en raconte l’histoire géologique sur des millénaires. Plus l’agent immobilier fait dans le boniment et les rires de façade (« Le salon est orienté au nord, mais voyez cette moquette en fibres 100 % naturelles ! »), plus la réalité se voit. Ici, le commerce de l’homme a laissé une lourde empreinte. En 1978, le naufrage de l’Amoco Cadiz provoquait l’une des pires catastrophes écologiques de l’histoire. Engluée dans les mémoires, elle renaît sur évocation, comme un cauchemardesque mirage coincé dans le paysage.

Des sens troublés

La forme la plus troublante, Hi hi, a été proposée par Jean‑Luc Aimé, musicien, et Damien Schrijen, anthropologue, sur l’île de Cezon. Murailles et fortifications y ont été érigées au fil des siècles. Longeant les pierres, escaladant les rochers, le groupe suit les instructions jusqu’à la confusion. Imprévus, accidents, l’île devient hostile aux visiteurs, les force à se déplacer en ligne. La balade les balade. Inversant les rôles, questionnant la notion d’art performatif, la voix d’Aimé fait des spectateurs des figurants, entraînés dans un cul-de-sac tragi-comique. Le public achève en effet son parcours sur une passerelle en bois, face à une porte fermée d’où parvient une voix, celle d’un migrant resté de l’autre côté. La prise de conscience du sort de ceux déplacés par les dérèglements climatiques et politiques est touchée du doigt.

Inversement, encore. Dans On n’a pas eu le temps de penser au climat, la comédienne Anaïs Cloarec et la biogéochimiste Mélanie Raimonet racontent leur histoire qui se termine par une rencontre. Elles ont échangé via Skype, mails et lettres, effeuillé leurs points communs. Entre la Californie, où l’une a mené ses recherches sur les particules sédimentaires, et Brest, où l’autre a sa compagnie, une amitié est née d’antagonismes supposés. Dix mois et trois heures de marche plus tard, elles s’embrassent enfin au milieu du pont qui enjambe la rade de Brest. La première craignait de se perdre dans les sujets d’étude de la seconde, l’infiniment petit. L’autre, Mélanie, a découvert que la recherche sur le vivant n’était pas l’apanage de la science. Elle a trouvé dans le travail d’Anaïs, qui explore l’amour, l’infiniment grand. Elles se sont complétées.

Ce premier Anthroposcène a tenu bon la barre, proposé une réflexion ambitieuse à la portée de tous. À l’image de Hurlants et rugissants (une chorégraphie pour huit danseurs de Stéphanie Siou, conçue à partir du journal de bord de Lionel Jaffrès, coordinateur général du projet, parti un mois en mer), les aléas climatiques ont trouvé écho dans les âmes. « Je préfère une vision floue plutôt qu’une hallucination nette » indique le collectif Inflexion, dans le récit-spectacle Une aiguille dans une botte de foin. Ouvrir les yeux des hommes, c’est faire de demain quelque chose de moins brumeux qu’aujourd’hui. 

Anne Yven

  1. Inflexion est issu de la rencontre entre trois structures : le Théâtre du Grain, le C.E.A.R.C. (Cultures Environnements Arctique Représentations Climat) et Marine Sciences for Society.
  2. « Adaptation Research a Trans-disciplinary Transnational Community and Policy Centred Approach » est un projet qui vise à analyser comment la connaissance, dans toutes ses dimensions, peut être mobilisée pour favoriser l’adaptation côtière aux changements climatiques.
  3. Ère géologique dans laquelle nous vivons depuis la seconde moitié du xxe siècle. Elle se caractérise par le fait que l’activité humaine y est devenue la cause la plus importante des bouleversements géologiques vécus et ressentis, devant toutes les autres forces naturelles, qui prévalaient jusqu’alors.

Le site du Théâtre du Grain :

http://www.theatredugrain.com

Le lieu du festival :

Le Maquis • 12, rue Victor‑Eusen • 29200 Brest