« Festival Jazz sous les pommiers », 38e édition, à Coutances

Emmanuel Bex © Jean-François Picaut Emmanuel Bex © Jean-François Picaut

Fanfares, débarquement… que de talents

Par Jean-François Picaut
Les Trois Coups

À Jazz sous les pommiers, à Coutances, le dimanche, c’est fanfares. Le fameux « Dimanche en fanfares » anime les rues, les places, le jardin public mais aussi des salles emblématiques. Compte-rendu du 26 au 28 mai.

The Amazing Keystone Big Band, Monsieur Django et Lady Swing : du jazz pour les enfants et leurs parents

Après Pierre et le loup et le Carnaval des animaux, en version jazz, The Amazing Keystone Big Band poursuit son chemin sur la route du succès avec Monsieur Django et Lady Swing, en attendant La Voix d’Ella qui a déjà commencé sa carrière.

Voici donc l’histoire d’une rencontre, celle d’un jeune apprenti clarinettiste et du maestro Django autour de l’une de ses guitares, Lady Swing. Elle nous est interprétée, avec beaucoup de fraîcheur, sous forme de conte par le comédien Sébastien Denigues. Le Big Band est aujourd’hui sous la direction de Jon Boutellier (saxophone ténor), l’un de ses fondateurs et directeurs musicaux. Les musiciens de l’orchestre n’hésitent pas à jouer les comédiens pour mettre un peu de malice et d’humour dans le texte. On découvre avec plaisir le brio de Malo Mazurié en lead trompette, en remplacement de David Enhco. Signalons aussi la remarquable prestation du clarinettiste censé interpréter le jeune Léo.

Du swing, de l’élégance, une parfaite mise en place, un texte simple interprété magistralement, de l’émotion et de l’humour, Monsieur Django et Lady Swing est le type même de spectacle jeune public pour faire découvrir et aimer le jazz aux plus jeunes. Les aînés peuvent aussi y retrouver avec amusement leur esprit d’enfance.

L’Orchestre d’harmonie de Coutances invite Emmanuel Bex pour Cinquante nuances de blues : bonne humeur et beau voyage musical

Tout commence par un joli chahut mené par une instrumentiste de L’Orchestre d’harmonie de Coutances qui accuse son chef, Christophe Grandidier, de conduire un programme qui n’a rien à voir avec le blues. Il faut dire qu’avant d’être interrompu, il a ouvert le concert avec du Lulli ! Évidemment, tout cela sera rentré dans l’ordre avant l’entrée d’Emmanuel Bex (orgue et vocoder) à la tête de son trio : Antonin Fresson à la guitare et Tristan Bex à la batterie.

Avec la fantaisie et le sens de l’humour qu’on lui connaît, Emmanuel Bex emmène tout le monde dans un voyage qui, à défaut de couvrir « 50 nuances de blues », ouvre au moins un très large espace puisque nous nous allons du mélancolique « Sometimes I Feel Like a Motherless Child », ce negro spiritual traditionnel, à « Move Over » de Janis Joplin !

On y ajoutera deux créations, dont l’une que Bex qualifie drôlement d’hymne à la Basse Normandie (défunte !), qui emmène l’orchestre loin des sentiers battus. Comme le public réclame un second bis, Bex lui suggère qu’il pourrait l’interpréter lui-même et il invite l’auditoire à quitter la salle en chantant quelques phrases musicales apprises un peu plus tôt dans le concert. Et le public s’exécute de bonne grâce…

Raphaël Imbert quintette, 1001 nuits du jazz, le Débarquement : un grand moment de musique et d’histoire

Raphaël Imbert ©Gérard Boisnel
Raphaël Imbert ©Gérard Boisnel

Raphaël Imbert (saxophones, chant et commentaire) développe de façon bimensuelle au Bal Blomet (Paris) un projet avec Johan Farjot (piano) : évoquer à chaque séance un aspect de l’histoire du jazz. Ils proposent à Coutances un numéro spécial de leurs 1001 nuits du Jazz. Ce soir, ce sera l’évocation du Débarquement en Normandie dont on célèbre le 75anniversaire.

L’introduction du concert est scénarisée. Tandis que Johan Farjot prélude au piano, Raphaël Imbert fait son entrée par le fond de la salle. Il progresse lentement vers la scène en jouant du saxophone soprano d’une façon légèrement grasseyante. Une fois parvenu à son but, il chante. Le concert commence ainsi par un titre très emblématique de la période « We’ll Meet Again », chanson de Ross Parker et Hughie Charles, rendue célèbre par Vera Lynn en 1939.

Une fois le quintette installé, on retiendra quelques grands moments. C’est d’abord « Gee Baby, Ain’t I Good to You ? », la chanson de Razaf et Redman popularisée par Nat King Cole. Ronald Baker (trompette et chant) y tient à merveille le rôle du crooner dans un duo piano-voix avant que le groupe, sans trompette, ne s’empare du thème.

Sur « Night in Tunisia » de Dizzy Gillespie, Anne Paceo (batterie) signe une introduction aussi rapide que brillante. Le contraste est total avec « Moonlight Serenade » de Glenn Miller, l’enregistrement le plus lent jamais réalisé à l’époque. Raphaël Imbert dit drôlement que ce slow majuscule aurait suffi à repeupler l’Europe ! Le duo saxophone-trompette y est remarquable tout comme le solo de Felipe Cabrera (contrebasse).

Nouvelle rupture avec « Spirit Rejoice » d’Albert Ayler. Les plus rapides des spectateurs rient déjà franchement en reconnaissant des passages de la « Marseillaise », de « Mon beau sapin » et de musique militaire que les autres se demandent encore ce qui leur arrive avec ce débarquement de musique free. Superbe passage de batterie. Après un petit salut à « Alexander Ragtime Band » que jouait James Reese Europe, lors de l’autre guerre, on arrive à un nouveau morceau de bravoure : « Every Body’s Boppin’ », coup de chapeau à Jon Hendricks, ici interprété sur un tempo d’enfer par Ronald Baker. Puis retour à une extrême douceur du saxophone ténor et de la rythmique sur « J’attendrai ton retour » où, in fine, Raphaël Imbert montre encore une fois qu’il a l’étoffe d’un grand crooner.

On se sépare à regret, réjouis par la musique entendue et par les commentaires, savants sans être pédants mais toujours éclairants, de Raphaël Imbert.

Laurent de Wilde, New Monk Trio : un enthousiasme communicatif

Laurent de Wilde © Jean-François Picaut
Laurent de Wilde © Jean-François Picaut

Nous n’entendrons ce soir que du Monk, mais revu à la manière de Laurent de Wilde (piano), sans doute l’un de ses meilleurs connaisseurs. Il est ici accompagné par Bruno Rousselet (contrebasse) et Donald Kontomanou (batterie), deux musiciens qu’il connaît très bien et avec qui il partage fréquemment la scène. Gage de cohésion.

Pour donner une idée de ce que peut être un titre revisité par Laurent de Wilde, « Misterioso » (1958) nous servira d’exemple. Ce blues en si bémol est ici interprété sur un rythme rapide, avec des couleurs changeantes, et il est corsé par une ligne de basse (excellent Rousselet, très engagé) tirée de « Born Under a Bad Sign » (Albert King). La richesse du jeu de Laurent de Wilde ainsi que la finesse et la complexité de Kontomanou placent d’emblée la barre très haut.

Suivra, « Thelonious », une composition de jeunesse et on ne le dirait pas. La parole circule, fluide et riche, entre les trois musiciens en pleine osmose. De « Monk’s Mood », de Wilde n’a gardé que la mélodie et remplacé tous les accords. D’où vient qu’on n’éprouve pas la moindre impression de trahison ? « Round Midnight » dans la version de ce soir tourne le dos à l’interprétation de Miles Davis, paraît-il détestée de Monk. Ici, le rythme est rapide. Ne s’agit-il pas de célébrer la vie nocturne, la vie de club ? On y trouve cependant quelques passages apaisés. Énorme solo de Rousselet entre rythme et mélodie avec toujours ces cellules répétées que semble apprécier de Wilde. Et comment conclure, sinon en parlant de la baronne, amie fidèle de Monk, avec « Pannonica », dont de Wilde respecte le caractère de ballade et dont il fait un vrai bijou ?

L’érudition de Laurent de Wilde et la connaissance quasi intime qu’il a de son sujet sont un agrément de plus dans un tel concert.

Philip Catherine sextet : humour, complicité, sensibilité

Philip Catherine © Gérard Boisnel
Philip Catherine © Gérard Boisnel

Pour ce concert, « le grand-père du jazz belge », le guitariste Philip Catherine (76 ans) s’est entouré d’un quintette de musiciens beaucoup plus jeunes. C’est avec deux d’entre eux, Philippe Aerts (contrebasse) et Antoine Pierre (batterie) que le concert commence par « Old Folks », la chanson de Willard Robison. À noter que le batteur ne joue qu’avec deux grandes cymbales en sus de la charleston.

Dès le deuxième titre, Bert Joris, trompette, fait son entrée. Son jeu, empreint de beaucoup de douceur, sans effets, est très prenant. Il semble chanter dans son instrument. L’impression est encore plus vive à la trompette bouchée. Au bugle, le jeu est plus rapide.

Ce sextette a la particularité de comporter deux pianistes, Bert Van Den Brink (malvoyant) et Nicola Andrioli qui jouent dos à dos, à dos touchant. Philip Catherine leur laisse une grande place. On apprécie tout particulièrement un duo Catherine-Van Den Brink, très mélodieux. 

Jean-François Picaut


Festival Jazz sous les pommiers 2019

38e édition, du vendredi 24 mai au samedi 1er juin 2019

Les Unelles • B.P. 524 • 50205 Coutances cedex

Tél. : 02 33 76 78 50

Billetterie : 02 33 76 78 68 (du lundi au samedi, et tous les jours pendant le festival) et en ligne