« Festival Le Grand Soufflet », à Rennes

SouffleS 3, Michel Aumont © Jean-François Picaut

Le grand souffle du bal du monde 

Par Jean-François Picaut
Les Trois Coups

Il aura fallu vingt-deux ans pour qu’Étienne Grandjean, le directeur artistique du Grand Soufflet, ose écrire le mot « bal » dans le titre d’une édition de son festival, dédié à l’accordéon. Curieux effet du refoulé collectif, le bal musette a fait la fortune de cet instrument avant d’être l’une des causes de son déclin. Aujourd’hui, nous voici donc conviés au « Bal du monde ». Retour sur trois soirées représentatives.

Motion Trio : la crème du soufflet

Janusz Wojtarowicz / Motion Trio © Jean-François Picaut
Janusz Wojtarowicz / Motion Trio © Jean-François Picaut

Les noms de Janusz Wojtarowicz (meneur, accordéon chromatique à touches piano), Marcin Gałażyn et Paweł Baranek (accordéon chromatique à boutons) ne vous disent peut-être rien. Pourtant, leur groupe, le Motion Trio, appartient, selon les connaisseurs, à l’élite restreinte de l’accordéon. Ils ont presque quinze albums à leur actif, ont été lauréats, entre autres, du Grand Prix du quatrième Concours international de musique de chambre contemporaine Krzysztof Penderecki (2002) et du Prix Gus Viseur (2005). Parmi les musiciens qu’ils accompagnent (ou ont accompagné), on note le grand vocaliste de jazz Bobby McFerrin.

Ce soir, sous le chapiteau installé dans le parc du Thabor (Rennes), pas de Chopin ni de jazz, mais des musiques qu’ils ont composées avec des esthétiques diverses. Le morceau initial, très agité, évoquerait la musique contemporaine si une gracieuse mélodie ne courait toujours sous les variations parfois discordantes. On retrouvera ce climat lors du deuxième rappel, un pastiche revendiqué de certaines formes de musique contemporaine. Premier jour de printemps est une oasis de fraîcheur, après ce début un peu aride. On y entre dans une atmosphère très agreste avec une harmonie imitative de chants d’oiseau. La fin, un intense foisonnement musical, est à l’image de la vie qui sourd de toutes parts.

Le trio ne serait pas slave, s’il n’exprimait pas une forme de mélancolie romantique et, de fait, elle s’épanche dans plusieurs mélodies aussi gracieuses que déchirantes. Une composition originale de Marcin Gałażyn nous conduit vers un autre passage obligé pour des slaves : la danse. C’est l’occasion pour Paweł Baranek de montrer ses talents de percussionniste en frappant la caisse de son accordéon. Dans un autre titre, il jouera de son clavier à boutons (main droite) comme d’une guitare d’accompagnement. Avant la fin du concert, une danse des Balkans révélera ce que peut faire un groupe qui s’empare d’une forme populaire pour la faire échapper au folklore.

Le public, enthousiaste tout au long du concert, réserve une très longue ovation finale au Motion Trio mené tambour battant et dans la bonne humeur par son compositeur principal, Janusz Wojtarowicz.

Soirée« Freaks » : à bas l’esprit de sérieux

Soirée « Freaks » © Jean-François Picaut
Soirée « Freaks » © Jean-François Picaut

Cette soirée Freaks réunit trois groupes, à l’Étage (Rennes) : les Performeuses burlesques, le Maxi Monster Music Show et les Washington Dead Cats. Ambiance déjantée assurée.

La soirée s’ouvre avec les Performeuses burlesques : trois femmes (Lolaloo des Bois, Louise de Ville, Ju Démon) et la Big Bertha, dont le genre masculin ne restera pas longtemps un mystère. On le sait, l’effeuillage partiel, toujours pratiqué avec humour et second degré, n’est qu’un faux-nez pour ces artistes qui ont bien d’autres cordes à leur arc. De la première partie, on retiendra la performance burlesque de Lolaloo des bois, déguisée en poussin bibendum qui terminera son numéro en révélant ses seins dont les tétons sont masqués par… des œufs au plat ! Ju Démon, prétendument échappée d’un hôpital, arrive ficelée dans une camisole de force dont elle se libère dans un beau numéro de cirque. Louise de Ville se joue des codes de l’effeuillage et des fantasmes sadomasochistes tout en nous régalant d’un remarquable numéro acrobatique.

La seconde partie est plus faible. Le sketch du prédicateur imprécateur et de la papesse inquisitrice est très superficiel et joue sur la facilité. Lolaloo des bois est déjà plus intéressante en poupée galactique qui, dans son numéro de charme final, s’avère émule de l’Artémis d’Éphèse en exhibant modestement trois seins. La palme revient certainement à Ju Démon, exceptionnelle gymnaste et contorsionniste.

Entre les deux exhibitions des Performeuses burlesques, la scène est au Maxi Monster Music Show. Nous restons dans le burlesque avec ce groupe musical qui comporte une femme-tronc (mélodica, chant), un fort-des-halles (batterie), un fakir (trompette, guitare et banjo), une femme à barbe (chant) et une sorte de Janus extraordinaire avec un profil féminin et l’autre masculin (piano et orgue). Ce groupe musical est composé d’excellents musiciens qui, pour la plupart, sont aussi de bons comédiens. Leur style va du rock au jazz, en passant par la satire de la chanson hyper réaliste, misérabiliste. Chaque chanson constitue un sketch. Parmi les plus réussis, je citerais la Poupée barbue, Fuck Me Tender et le Tango du Butor.

La soirée finit avec Washington Dead Cats, un groupe qui se qualifie lui-même de « punkabilly », sorte de mélange très vitaminé au carrefour du punk et de diverses variétés de rock, dont le rockabilly. Je l’avoue avec confusion, j’ai rapidement quitté le concert, craignant pour la santé de mes oreilles, malgré les bouchons.

«  SouffleS 3 » : la magie du métissage

SouffleS 3, Michel Aumont © Jean-François Picaut
SouffleS 3, Michel Aumont © Jean-François Picaut

La M.J.C. Bréquigny (Rennes) accueille la version définitive d’un projet qu’elle avait accompagné l’an passé, à l’initiative de son directeur artistique, Nicolas Radin. SouffleS 3 est un trio original qui regroupe Michel Aumont (compositions, clarinette basse et looper), Youenn Le Cam (trompette, petit tuba, looper) et Régis Huiban (accordéon chromatique). Cette association insolite de trois instrumentistes, dont le matériau est le souffle, a de quoi surprendre. Le résultat, que Michel Aumont qualifie avec humour de musique « armorigène », est saisissant.

Mais qu’est-ce que la musique « armorigène » ? C’est un mélange de musique traditionnelle, de jazz et de musique contemporaine. La musique armorigène, comme le monde dont elle procède et que Michel Aumont travaille à définir depuis 30 ans, est à la fois « d’ici, d’ailleurs, de maintenant et de plus tard ». C’est un univers raffiné et attachant. Les titres, aussi étranges et familiers que la musique, participent d’un humour proche du nonsense britannique : tel ce Fil vert en hommage à la musique répétitive du compositeur américain Philip Glass ! Ainsi, un morceau est-il appelé Le Sacré qui sent, en référence au peintre Jean-Claude Charbonnel, pape ou gourou du peuple armorigène, qui déclare « la religion, c’est de la spiritualité qui pue ».

Musicalement, c’est le flux sonore sous-tendu par une incessante pulsation rythmique qui retient l’attention. Elle va de pair avec une recherche harmonique constante et un travail sur les sonorités vraiment remarquable. L’ensorcelante clarinette basse vous fait miroiter ses sortilèges, dont on n’est jamais sûr qu’ils ne sont pas autant de délicieux poisons. La trompette, dotée d’un quatrième piston, se frotte souvent à l’Orient. Youenn Le Cam a beaucoup travaillé avec Ibrahim Maalouf et cela s’entend. L’accordéon connaît l’univers breton et celtique, mais ne s’y enferme pas.

Il faut aussi parler de l’important travail réalisé sur l’éclairage, plus que jamais adapté à l’univers onirique que le trio nous propose d’explorer. Tout ceci explique qu’on se laisse volontiers séduire et entraîner. Si vous croisez la route de ces Armorigènes, faites un peu de chemin avec eux, vous ne le regretterez pas. 

Jean-François Picaut 


Festival Le Grand Soufflet 2017

22e édition, du 4 au 14 novembre 2017

Rennes Métropole et département d’Ille-et-Vilaine

Pôle Sud – BP 37604

35176 Chartres-de-Bretagne Cedex

Tel. : 0033 (0)2 99 41 33 71 – 06 12 47 75 78

www.legrandsoufflet.fr

Photos : © Jean-François Picaut