Festival Prémices 2014, avec Audrey Chapon, Nadia Kaci et Tiphaine Raffier, Théâtre du Nord à Lille et la Rose des vents à Villeneuve‑d’Asq

« Haine des femmes » © Simon Gosselin

L’émergence au féminin

Par Sarah Elghazi
Les Trois Coups

La troisième édition du festival Prémices s’est faite cette année, par défaut ou par intention, caisse de résonance du politique. D’abord parce qu’elle a relayé la lutte des intermittents du spectacle (entre autres, l’équipe du « Reste n’est que silence » a décidé de ne pas jouer le 17 mai, jour d’appel à la grève nationale). Ensuite, parce que la plupart des spectacles ont fait la part belle à l’exploration scénique des questions d’identité, de société, et d’un désir de révolte qui s’est incarné dans ces trois propositions portées par des femmes.

« Le reste n’est que silence » : no future

C’est Audrey Chapon qui ouvre le bal avec Le reste n’est que silence. Pièce à mi-chemin entre la performance jouée, la danse et la vidéo, ce spectacle met en scène une bande d’ex-jeunes – voire d’ex-amis – qui se retrouvent pour un week-end. Chacun à sa manière, ils évoluent au cœur d’une solitude exacerbée, enchaînant les morceaux de bravoure chantés, dansés, joués, au bord d’un gouffre existentiel.

L’action pourrait se dérouler dans un chalet au bord de mer comme dans un appartement dévasté. Dans un no man’s land physique, scénique et idéologique, la scénographie se resserre autour de trois impressionnants écrans de projection, fenêtres sur le monde extérieur et ses désastres comme sur l’effondrement intérieur des personnages. De multiples images s’y découpent et s’y contredisent, prolongeant ce qui est dit, apaisant ou attisant les tensions.

Ce huis clos les pousse à une mise au point forcée qui passe par la remise en question des standards sociaux : le couple parfait, la femme libérée et créative, l’artiste maudit, le cynique décomplexé… font un pas de côté, mettent en jeu leurs espoirs déçus, leurs trajectoires pleines d’à-coups, les idéaux qui demeurent malgré tout, en les ramenant toujours à cette question : à l’heure où le collectif étouffe, et où l’individualisme enferme, comment tracer sa route ? C’est fort, juste, souvent drôle, placé sous le patronage doux-amer de David Bowie… et surtout porté par un quatuor d’acteurs – Lyly Chartiez, Thierry Duirat, Christophe Jean et Chloé Thorey – qui n’a peur de rien, ni du ridicule, ni de la faiblesse, ni du silence.

« Haine des femmes » : fureur de vivre

C’est d’abord un texte poignant, témoignage de deux femmes algériennes recueilli par la comédienne Nadia Kaci, et qui, grâce au talent de ses deux interprètes, déroule son intrigue avec la douceur trompeuse d’un conte. Humour et joie au fin fond du désespoir, Haine des femmes impose l’élégance et la résilience de femmes solidaires comme un pied de nez à l’horreur.

Tout au long de ce récit, Rahmouna est notre guide vers Hassi Messaoud, cité pétrolière au cœur du Sahara algérien. Jeune fille qui rêve d’émancipation, mariée sans amour, puis divorcée et sans le sou, elle n’a guère d’autre choix que de traverser le pays pour y trouver un travail qui lui permettra d’élever ses enfants. Là-bas, des milliers d’autres femmes, parties pour les mêmes raisons, ont été recrutées dans des entreprises de nettoyage, de services… et forment une communauté soudée. On peut enfin y être à l’abri, croient-elles, de la misère et du fanatisme religieux qui sévit partout en Algérie au début des années 1990. C’est sans compter sur la fureur des hommes qui ne supportent pas de voir leurs privilèges questionnés par celles qui osent, dans des conditions souvent difficiles, sortir de chez elles pour glaner leur survie. Au cours d’une terrible nuit de juillet 2001, 300 hommes s’organiseront pour les agresser, les violer, les mutiler, chez elles, dans la rue, sous les yeux des passants et d’une police narquoise.

À la fois récit de l’assujettissement et de la lutte, Haine des femmes raconte la torture, mais aussi le combat judiciaire de deux de ces femmes, scandaleusement étouffé au cours d’un procès fantoche par la corruption et le pouvoir patriarcal. L’humour et la personnalité combative de Rahmouna et des femmes qui l’entourent transforment l’émotion pure en indignation politique ; en une parole d’égalité, venue de l’expérience du calvaire, qui transcende communautés et religions. L’engagement des comédiens se devait d’être total. Mounya Boudiaf donne corps, vie, lumière à ce parcours d’existence terrible. Comme Christophe Carassou, tout en retenue, et qui, passagèrement dans le rôle d’une femme, aura à raconter l’agression la plus abjecte. L’écoute, le partage qu’ils ont construit ensemble sont magnifiques à voir et à entendre.

« Dans le nom » © Simon Gosselin
« Dans le nom » © Simon Gosselin

« Dans le nom » : adieu au langage

Un spectacle qui parle de bétail et de sorcellerie – résumé a priori étonnant de la part d’une jeune comédienne-metteuse en scène sortie de l’É.P.S.A.D. (École professionnelle supérieure d’art dramatique du Nord – Pas-de-Calais), compagne de route de Julien Gosselin et du collectif Si vous pouviez lécher mon cœur, notamment auteur cette saison d’une adaptation très remarquée des Particules élémentaires. Dans le nom fait exister des personnages dans un monde peu exploré dans la dramaturgie contemporaine, y déplace l’interrogation, ô combien actuelle, de la (non-)communication entre les êtres, et intrigue durablement.

Au sein d’une exploitation agricole tenue par les jumeaux Davy et Ilona, débarqués de la ville après la mort de leur mère, les catastrophes s’enchaînent : maladies terribles et inexplicables du bétail, pannes d’engins agricoles, fuite du (beau) temps… jusqu’à la soudaine surdité d’Ilona. Malgré leur cartésianisme assumé, ils finissent par faire appel à « l’Homme de Lacroix », une guérisseuse occulte qui tente de remonter à la source du mal, vers le nom, la personne à l’origine du désastre.

Frappée par sa lecture de Jeanne Favret-Saada, ethnologue spécialisée dans l’étude des croyances et folklores, Tiphaine Raffier offre à Prémices une proposition singulière, qu’elle a écrite et mise en scène et qui mêle le terrien et le spirituel. Ce conte fantastique, non dénué d’humour, d’un terroir fantasmé – le village imaginaire de Neuval – oppose éleveurs aux croyances pragmatiques avec les forces occultes, le tout sur fond de pouvoir perdu du langage rassembleur. La scénographie, dans la droite ligne des créations de Si vous pouviez lécher mon cœur, isole les comédiens dans un décor neutre, un cube noir refermé sur lui-même, qu’un écran aux rôles multiples (illustratif, symbolique, prenant en charge un sous-texte ou une prise de parole secondaire) déchire parfois.

Les références à l’Exode, à la tour de Babel… abondent, et le renoncement au dialogue s’incarne dans les deux personnages d’Ilona et de Serge, la première sourde, le second privé de parole intelligible après un cancer et donc plein d’un désir de vengeance à transférer… L’apaisement, il se trouve parfois à travers les signes de la langue qu’Ilona apprend à parler avec ses mains, mais pour laquelle elle n’a qu’une interlocutrice. Plus de langage commun, plus de communauté, et c’est le début de l’individualisme et de la violence, semble nous dire Tiphaine Raffier… Parabole qui s’incarne dans la solitude extrême des agriculteurs telle qu’on l’imagine, debout contre vents et marées, face à une nature difficile, une Europe hostile, des pesticides dévastateurs : qu’est-ce que nourrir une humanité qui ne vous laisse pas de place ? 

Sarah Elghazi


Le reste n’est que silence, d’Audrey Chapon / Cie LaZlo

Conception et mise en scène : Audrey Chapon

Avec : Lyly Chartiez, Thierry Duirat, Christophe Jean et Chloé Thorey

Assistanat : Fanchon Wamte

Son : Richard Guyot

Régie : Pablo Rançon, François Lewyllie

Vidéo : Estelle Duriez

Lumière : Caroline Carliez, Richard Guyot

Production : Cie LaZlo

Coproduction : Théâtre du Nord, La Rose des vents dans le cadre du festival Prémices

Coréalisation : Théâtre Massenet à Lille / L’Atelier culture à Dunkerque

Avec le soutien de Pictanovo et le conseil régional Nord – Pas-de-Calais

Merci au musée La Piscine à Roubaix, la Maison folie Moulins à Lille, Le Gymnase, centre de développement chorégraphique Roubaix – Nord-Pas-de-Calais

Le 16 mai 2014 à 19 heures et le 17 mai à 21 h 30, à La Rose des vents-scène nationale de Villeneuve-d’Ascq

Du 22 au 24 mai 2014 à 20 h 30, sauf le samedi à 19 heures, au Théâtre Massenet à Lille

Durée : 1 h 30

Haine des femmes, de Nadia Kaci

Cie Kalaam

D’après Laissées pour mortes, de Nadia Kaci (éd. Max Milo)

Adaptation, conception et mise en scène : Mounya Boudiaf

Avec : Christophe Carassou, Mounya Boudiaf

Assistanat : Céline Hilbich

Création lumières et son : Hugues Espalieu

Photo : © Simon Gosselin

Production : Cie Kalaam

Coproduction : Théâtre du Nord, La Rose des vents dans le cadre du festival Prémices

Avec l’aide de la compagnie de l’Oiseau-Mouche, Roubaix

Remerciements à l’association Espoir

Le 18 mai 2014 à 16 heures, le 19 mai à 20 heures, le 24 mai à 15 heures et 19 heures, Théâtre du Nord, petite salle

Durée : 1 h 10

Dans le nom, de Tiphaine Raffier

Texte, mise en scène et scénographie : Tiphaine Raffier

Avec : Joseph Drouet, Noémie Gantier, François Godart, Caroline Mounier, Victoria Quesnel, Tiphaine Raffier et David Scattolin

Vidéo : Pierre Martin, en collaboration avec Simon Gosselin

Lumière : Bernard Plançon

Son : Julien Feryn et Arnaud Pouzin

Conseil et construction du décor : Valéry Deffrennes et l’équipe de l’atelier du Théâtre du Nord

Collaboration : Agathe L’Huillier

Photo : © Simon Gosselin

Avec le soutien du Prato et de la Maison folie de Moulins

Production déléguée : Théâtre du Nord

Coproduction : Théâtre du Nord, La Rose des vents dans le cadre du festival Prémices, Le Phénix, scène nationale de Valenciennes

Du jeudi 22 au samedi 24 mai 2014 à 20 h 30, Théâtre du Nord, grande salle

Durée : 1 h 40

La Rose des vents • 19, rue des Champs • 59650 Villeneuve-d’Ascq

Théâtre du Nord • place du Général-de-Gaulle • 59000 Lille

Tarifs Prémices : 12 € | 7 € | 5 €