« Fille du paradis », d’Ahmed Madani, Théâtre Essaïon à Paris

Fille du paradis © François-Louis Athénas Fille du paradis © François-Louis Athénas

Les « putasseries » d’une putain

Par Mathilde Penchinat
Les Trois Coups

Intéressé par le thème de la femme, Ahmed Madani a adapté sur la scène du Théâtre Essaïon « Putain », écrit par Nelly Arcan. Sous le titre enjolivé et céleste de « Fille du paradis », une jeune femme livre le récit de sa vie d’« escort-girl ». Une pièce déconcertante de lucidité.

Comment une jeune fille de bonne famille devient-elle délibérément putain ? Un sourire aux lèvres, Cynthia explique comment elle en est arrivée à contacter la plus grande agence d’escorte de Montréal. À demi-voix, elle raconte son enfance entre une mère absente, un père dévot, le spectre d’une sœur morte et une éducation religieuse oppressante. De son expérience de serveuse, elle garde le souvenir d’un premier rapport client / putain. C’est pendant ses études de littérature que Cynthia décide de rejoindre ce vers quoi « [elle se] sentai[t] si fort poussée », confie-t‑elle. Comme quelqu’un qui aurait pour vocation de devenir secrétaire ou vétérinaire, Cynthia a choisi d’exercer « la plus vieille fonction sociale ». En mettant en scène l’autofiction de la Québécoise Nelly Arcan, Ahmed Madani fait entendre la voix de l’auteur qui a mis fin à ses jours en 2009.

Avec une chaise pour unique décor, Cynthia, interprétée par la jeune et jolie Véronique Sacri, n’a pas besoin de crier pour se faire entendre. Au contraire, c’est presque en chuchotant qu’elle s’adresse à nous, spectateurs, pour revendiquer son métier d’escort-girl. Elle aime l’idée, confie-t‑elle, de « travailler le sexe comme travailler de la pâte » et apprécie les 500 dollars empochés par jour. Mais tout s’assombrit lorsque sont évoquées ses « putasseries ». Seul son visage reste faiblement éclairé, projetant sur le mur l’ombre de sa tête auréolée à la façon des saints dans les peintures de la Renaissance. Debout et immobile, il ne lui reste plus que sa bouche pour parler et ses yeux pour pleurer. Perdue dans les méandres de ses émotions, elle évoque avec lucidité ce quotidien lubrique. Le noir s’épaissit jusqu’à devenir total lorsqu’elle évoque avec dégoût « les queues qui s’enfilent » ou « le sperme reçu au visage ».

Dégoût et désenchantement

Débarrassé de toutes connotations érotiques, le sexe est évoqué de manière crue. La jeune femme laisse déverser, stoïque, sa haine envers les clients qui ne sont autres que de « bons pères de famille ». Elle-même, d’ailleurs, est la « fille d’un père comme n’importe quel père ». Putain, elle l’est devenue par le regard concupiscent de ces hommes posé sur elle depuis son adolescence. C’est pour cela qu’elle a décidé d’utiliser son pouvoir sexuel en endossant la fonction érotique imposée par ces regards.

Mais le désir de l’homme s’évanouit avec la jeunesse, continue de constater froidement Cynthia. La femme vieillie est délaissée au profit de la femme parfaite. Au-delà du récit sur sa profession d’escort-girl, le personnage livre avec rage une analyse sur la marchandisation de la femme, conservée à coups de cosmétiques et de chirurgie. Elle dénonce « l’éternel retour du même, de la baise et du culte du beau, le culte de faire durer la jeunesse pendant la vieillesse ». L’envie de plaire mêlée à l’écœurement de l’avilissement, voilà tout le paradoxe de cette jeune femme désireuse de « se laver de son sexe ».

Véronique Sacri a su admirablement s’approprier le texte rageur de Nelly Arcan. Sans hystérie ni complaisance, elle dit haut et fort son dégoût, jusqu’aux pensées morbides qui la traversent. Tout en dressant le constat lucide du dénigrement de soi, le personnage fait une critique cinglante sur la représentation, omniprésente dans la société occidentale, de la femme parfaite prête à être consommée. Elle finit par demander, droit dans les yeux du public éclaboussé par la lumière de la salle : « Que ferait un père s’il apprenait que sa fille se prostituait ? ». 

Mathilde Penchinat


Fille du paradis, d’Ahmed Madani

Adaptation de Putain de Nelly Arcan, publié aux éditions du Seuil

Madani Cie • 20, rue Rouget‑de‑l’Isle • 93500 Pantin

01 48 45 25 31

Site : www.ahmedmadani.com

Mise en scène : Ahmed Madani

Avec : Véronique Sacri

Conseiller à la scénographie : Raymond Sarti

Création sonore : Christophe Séchet

Lumières, régie générale : Damien Klein

Photo : © François‑Louis Athénas

Théâtre Essaïon • 6, rue Pierre‑au‑Lard • 75004 Paris

Site du théâtre : www.essaion.com

Réservations : 01 42 78 46 42

Du 10 octobre 2011 au 17 janvier 2012, les lundi et mardi à 21 h 30

Durée : 1 heure

20 € | 15 €