« Fin de partie », de Samuel Beckett, espace 44 à Lyon

« Fin de partie » © Jean-Sébastien Pourre

Blanc, couleur du désespoir

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

En dépit d’une évidente et injuste limitation de ses moyens financiers, l’espace 44, dirigé par André Sanfratello, réussit à présenter une passionnante version de « Fin de partie », œuvre majeure du répertoire beckettien.

Décrit à grands traits, le contenu de la pièce met en scène quatre personnages infirmes, prisonniers d’une existence tragique dont, incorrigibles bavards, ils réclament inlassablement l’achèvement et le recommencement. Nell et Nagg, tous deux amputés des jambes, survivent, coincés dans des poubelles, à proximité de leur fils Hamm, tyran domestique aveugle et paraplégique. Clov, fils putatif de Hamm, lui-même estropié, sert de valet à son père. Parodiant le théâtre et la littérature, ce quatuor infernal tente de résister à son destin inexorable en usant et abusant d’un langage cruel et dérisoire s’élevant parfois jusqu’à la métaphysique.

Le lieu qui les rassemble a tout du huis clos sartrien. Une masure au bord de la mer, éclairée par deux hublots inaccessibles sans le secours d’une échelle. La tension est permanente dans cet espace d’enfermement physique et mental. Aliénés par leurs habitudes et la routine d’un quotidien précaire, ils manifestent les excès de comportement de créatures semblables à des cobayes de laboratoire. Peur panique, joie délirante, tentation suicidaire, tendresse désarmante, autoritarisme violent, humour sacrilège.

Absolument blanc

Cette création, résultat d’un travail collectif, séduit par l’intelligence et la rigueur de ses options dramaturgiques. Citons, par exemple, le choix d’un univers absolument blanc que seuls le gris clair d’un pantalon, le noir d’un chien en peluche et d’un réveil, le rouge délavé d’un linge et les taches indélébiles d’un vieux peignoir viennent rompre. La lumière blanche, elle aussi, à peine soulignée par le bleu glacial de quelques filaments cernant poubelles et hublots, installe une ambiance de bloc opératoire.

Atmosphère donc chirurgicale pour accompagner voire exacerber les relations au scalpel unissant les protagonistes. La mort presque souhaitée mais toujours repoussée quand elle s’approche. L’émotion naît souvent du refus stoïque de Hamm, Clov, Nell et Nagg de céder à l’anesthésie de leurs pulsions de vie en recourant à l’antidote du sarcasme et de l’ironie.

On sait que Samuel Beckett, dont les textes contiennent un nombre impressionnant de didascalies, était un gardien vigilant de la mise en représentation de son théâtre au point quelquefois de l’en empêcher ou d’en être lui-même le metteur en scène. Chantre du noir c’est noir sur le fond, défenseur du gris c’est gris sur la forme, aurait-il accepté le blanc c’est blanc de la production de l’espace 44 ? Comme une confirmation de la justesse de leur travail théâtral, les artistes ont reçu une lettre chaleureuse d’un universitaire, ami des dix dernières années de la vie de Beckett. Il les assure de la reconnaissance qu’aurait eue l’auteur « pour la parfaite fidélité et la loyauté à ses intentions ». André Bernold, c’est son nom, a vu deux fois le spectacle.

Distribution magnifique de subtilité et de sensibilité

Impitoyable description d’un « je » hanté par un désir contradictoire de vie et de mort, Fin de partie est une partition dramatique qui exige des comédiens d’excellence. Véritable partie d’échecs, elle réclame que le « je » soit au niveau du jeu. À quelques détails près, comme l’apparence trop jeune de Nell ou des contrastes vocaux un peu excessifs à de brefs moments chez Hamm et Clov, la distribution est magnifique de subtilité et de sensibilité. Sandrine Bauer (Nell) a la candeur naïve d’une victime quittant la vie en s’effaçant discrètement. André Sanfratello (Nagg) en vieux jouisseur pervers s’accroche servilement à d’ultimes petits bonheurs. Arnaud Chabert (Hamm), créature bipolaire à la voix tantôt rauque et cruelle, tantôt détimbrée et sénile, agit en manipulateur hors pair au point qu’on pourrait croire que son handicap n’est qu’un leurre destiné à asseoir sa domination sur ses proches. Les histoires qu’il s’invente, débitées sous une lumière vacillant comme son imagination, sont au sens propre des instants d’une folle intensité.

Quant à Jacques Pabst (Clov), il maîtrise de sa haute stature infirme et dégingandée une interprétation exceptionnelle de son rôle. Il faut le voir arpenter frénétiquement le plateau en tout sens, se ruer sur son escabeau pour essayer d’apercevoir quelque chose du monde extérieur, agiter la chaise roulante de Hamm pour atténuer son obligation de lui obéir, se figer, le regard allumé d’une étrange lueur, quand une vision d’espoir surgit, rudoyer les rares objets du quotidien lorsque le désespoir l’envahit. Sensiblement, corporellement, vocalement, rythmiquement, son Clov pathétique et burlesque, innocent et roué, trivial et poétique est une composition théâtrale époustouflante.

Les huit représentations qui s’achèvent ont refusé du public, malgré la brutalité des temps que nous vivons. Cette Fin de partie mérite que tutelles, programmateurs et autres partenaires se mobilisent pour lui permettre de reprendre. « Cessons de jouer. — Jamais » écrit Beckett. 

Michel Dieuaide


Fin de partie, de Samuel Beckett

Direction d’acteurs : Sandrine Bauer

Scénographie : André Sanfratello

Jeu : Sandrine Bauer, Arnaud Chabert, Jacques Pabst, André Sanfratello

Création lumière : Nathan Teulade et Amaël Kasparian

Costumes : Anne Dumont

Construction décor : Daniel Prost

Photos : © Jean‑Sébastien Pourre

Production : espace 44

Espace 44 • 44, rue Burdeau • 69001 Lyon

Site : www.espace44.com

Tél. 04 78 39 79 71

Courriel : contact@espace44.com

Représentations : les 14, 16, 20 et 21 novembre 2015 à 20 h 30, les 18, 19 novembre à 19 h 30, les 15 et 22 novembre à 16 heures

Durée : 1 h 50

Tarifs : de 15 € à 8 €