« Gênes 01 », de Fausto Paravidino, le Garage, Théâtre de l’Oiseau‐Mouche à Roubaix

« Gênes 01 » © Simon Gosselin

« Gênes 01 » : l’urgence du politique

Par Sarah Elghazi
Les Trois Coups

Avec un certain esprit d’à-propos, le jeune collectif lillois Si vous pouviez lécher mon cœur a choisi « Gênes 01 », la pièce polémique et politique de Fausto Paravidino comme baptême de scène. Présenté comme un procès où s’enchaînent plaidoiries et réquisitoires, ce texte revient sur les évènements du sommet du G8 à Gênes, en 2001, marqués à jamais par la mort emblématique de Carlo Giuliani, « ragazzo », jeune homme de vingt‑trois ans, symbole et martyr de la résistance au nouvel ordre mondial.

Le collectif Si vous pouviez lécher mon cœur est composé d’anciens élèves de la seconde promotion de l’É.P.S.A.D. (École professionnelle supérieure d’art dramatique), créée en 2003 et dirigée à Lille par Stuart Seide. Formant actuellement sa troisième promotion, cette école commence à marquer la nouvelle génération de comédiens nordistes. Après trois ans d’apprentissage, la plupart d’entre eux (à l’instar de la compagnie Rêvages, issue de la même promotion) ressentent le besoin de continuer l’expérience collective, pour conforter les débuts fragiles de leur vie professionnelle.

Ce sentiment de groupe uni, soudé, cette complicité de jeu saute aux yeux dès l’ouverture du spectacle. Le dispositif scénique est réduit à son expression la plus directe : longue rangée de tables et de chaises face au public, lumière pleins feux qui éclaire les gradins autant que le plateau. Aucune fioriture scénographique ne vient détourner le spectateur de ce qui va être dit. Dans la conception du spectacle comme dans la répartition des rôles, il n’y a pas de hiérarchie dans le collectif, à l’image de l’organisation horizontale et égalitaire du contre-sommet altermondialiste vu par Paravidino, où les différences de chacun sont une source de rencontres. Si aucun comédien ne se saisit d’un personnage en particulier, la parole circule à égalité entre eux d’un bout à l’autre de la salle, frontale, souvent dérangeante.

La lutte « des bons contre les méchants »

Récit d’un des combats les plus inégalitaires de notre siècle, la pièce se prête évidemment aux prises de position tranchées, à l’image de la lutte « des bons contre les méchants », comme le résume Paravidino lui-même. La nuance est donc le plus souvent absente du texte comme de la scène, où, chœur de tragédie moderne investi de la violence décrite et transmise, les six comédiens débattent à une vitesse supersonique, s’insurgent, hurlent ou, à mesure que les évènements se durcissent, s’abandonnent soudain à une transe hypnotique évacuant leur trop-plein de tension. L’anecdote, le ridicule, la caricature et sa remise en question, moments de souffle, entre-deux utilisés comme contrepoint à la noirceur du reste, font mouche, mais sont trop rares.

Les inventions du collectif sont cependant plutôt réussies : en vrac et entre autres, les interventions loufoques de Guillaume Bachelé (mention spéciale à l’irruption ridicule du Black bloc *, « menace ultime » bâtie comme un quaterback, instrumentalisée de A à Z par la police), la parodie hilarante de Barbara par Noémie Gantier, et de manière générale l’actualisation des faits, qui ouvre le spectacle et plane ensuite sur la démonstration.

Le danger du didactisme n’est hélas jamais loin et, sur la fin, a tendance à freiner l’énergie indiscutable des comédiens. Il reste que, d’emblée et bien loin de toute facilité, Si vous pouviez lécher mon cœur choisit de se confronter au monde d’aujourd’hui. Une prise de position qui, pour n’être pas exempte de maladresses, remet courageusement au centre de la réflexion tout ce qu’il y a de politique dans le théâtre. 

Sarah Elghazi

* Black bloc (ou bloc noir) : groupement au masque noir bien connu au sein des manifestations altermondialistes. Le bloc noir ne peut être considéré comme une organisation ou un réseau centralisé. Il est de ce fait impossible d’en être membre voire chef : étant donné la nature du bloc noir, aucune hiérarchie ou autorité ne peut commander. Ce qui définit un bloc noir n’est pas forcément l’identité politique mais l’action d’autodéfense du groupe.

Les blocs noirs sont issus des « mouvements autonomes » européens, particulièrement du Mouvement autonome allemand des années 1980. Les autonomes allemands ont créé l’idée de Schwarzer Block avec des « actions directes » collectives pour la défense de squats (Freiräume) et de « lieux autogérés ».

Les blocs noirs sont réapparus lors de manifestations de contestation de la guerre du Golfe en Irak en 1991, pratiquant des « actions directes » en marge de manifestations conventionnelles. Le 30 novembre 1999, lors du congrès de l’O.M.C. à Seattle, un bloc noir d’environ 200 militants s’est attaqué aux locaux de sociétés multinationales se trouvant sur le parcours de la manifestation, et a bloqué les rues pour en faire des « zones autonomes temporaires », attirant l’attention des médias.

Après les manifestations liées aux différents sommets du G8 en Europe au début des années 2000, les tribunaux européens ont poursuivi des membres de « black blocs » pour vandalisme, association de malfaiteurs et association de malfaiteurs en vue d’une entreprise terroriste. Le groupe Publixtheatre Caravan a été emprisonné un mois à l’issue du sommet de Gênes en juillet 2001.


Gênes 01, de Fausto Paravidino

Collectif Si vous pouviez lécher mon cœur

Mise en scène : Julien Gosselin

Avec : Guillaume Bachelé, Antoine Ferron, Noémie Gantier, Julien Gosselin, Victoria Quesnel, Tiphaine Raffier

Photo : © Simon Gosselin

Avec le soutien du Théâtre du Nord

Production : Anima motrix, dans le cadre du dispositif « compagnonnage » du ministère de la Culture pour la saison 2010-2011

Anima motrix est accompagnée par le Théâtre du Nord, conventionnée par le ministère de la Culture-D.R.A.C. Nord – Pas-de-Calais, par le conseil régional Nord – Pas-de-Calais, et soutenue par la ville de Béthune

Le Garage, Théâtre de l’Oiseau-Mouche • 138, Grande-Rue • 59100 Roubaix

Les 16, 17 et 18 février 2011 à 20 h 30

Durée : 1 h 15

13 € | 7 € | 5 €

En tournée :

  • Le 5 mars 2011 au Théâtre de Vanves dans le cadre du festival Artdanthé
  • Le 12 mars 2011 aux Tisserands à Lomme (59)
  • Les 27, 28 et 29 mai 2011 au Théâtre Dijon-Bourgogne dans le cadre du festival Théâtre en mai