« Gertrude [le Cri] », de Howard Barker, Odéon‐Théâtre de l’Europe à Paris

Gertrude (le Cri) © Alain Fonteray

Shakespeare revisité

Par Fabrice Chêne
Les Trois Coups

Le cycle que consacre l’Odéon-Théâtre de l’Europe à l’œuvre de Howard Barker constitue incontestablement un évènement majeur de cette saison 2008-2009. Il s’ouvre par l’une des œuvres les plus récentes de l’auteur, « Gertrude (le Cri) » (2002), dans une mise en scène de Giorgio Barberio Corsetti, et sera complété par deux autres spectacles : « le Cas Blanche-Neige » à partir du 4 février, et « les Européens / Tableaux d’une exposition », à partir du 12 mars. Les pièces sont présentées dans l’ordre inverse de leur composition, façon de mieux prendre la mesure de l’actualité de cette œuvre. Notons que l’auteur est à Paris pour l’occasion, et que diverses manifestations lui sont consacrées. (Pour le détail, voir le site www.theatre-odeon.fr).

Ambiance recueillie au Théâtre de l’Odéon, et public venu nombreux. Si Howard Barker, auteur d’une cinquantaine de pièces, est considéré outre-Manche comme une figure incontournable du théâtre d’aujourd’hui, il est encore relativement méconnu en France. Certains de ses textes s’appuient sur une œuvre préexistante pour la réinventer. Dans le cas de Gertrude (le Cri), c’est Hamlet qu’on revisite. Déplaçant le centre de gravité de la pièce, Barker choisit d’introniser Gertrude, la mère d’Hamlet, comme figure centrale de la pièce, et l’élève au rang de véritable héroïne tragique, digne d’Euripide ou de Racine.

Changement de perspective, donc, et personnages nouveaux imaginés par Barker : Isola la belle-mère, double menaçant, Cascan le serviteur, confident et voyeur (Francine Bergé et John Arnold, tous deux excellents). Deux autres personnages sont des avatars de la pièce de Shakespeare : Ragusa est une Ophélie d’aujourd’hui, terre-à-terre et arriviste, Albert un jeune Fortinbras qui serait follement épris de la reine et quelque peu érotomane. Hamlet n’est pas absent pour autant : remarquablement interprété par Christophe Maltot, il est ce personnage moralisateur qui ne parvient pas à sortir de l’enfance. Prisonnier de sa haine pour sa mère et de sa phobie du sexe, il se mariera avec Ragusa sans amour et par convention, comme pour s’opposer aux excès et à l’immoralité de la reine.

Gertrude elle-même, sous la plume de Barker, incarne une féminité souveraine. C’est une femme de quarante‑deux ans libre de son corps et de sa sexualité, amoureuse et amorale, qui affole tous les hommes qui l’approchent. Le texte raconte l’histoire de sa passion tragique pour Claudius. Personnage complexe, cette femme qui n’a « jamais connu la honte » se métamorphose sous nos yeux : du rôle de mère (elle est enceinte des œuvres de Claudius et accouchera d’une fille), elle passe à celui de prostituée dans les fantasmes du jeune Albert. Pas facile d’incarner ce paroxysme de féminité ! Anne Alvaro y parvient avec justesse, et interprète le rôle avec une violence rentrée et une retenue un peu hautaine.

En tout cas, le théâtre de Barker vise la sidération du spectateur, et l’effet est garanti lorsque retentissent les cris de la reine. À cet égard, la scène inaugurale est comme une scène primitive : le premier cri, c’est le cri de jouissance que pousse Gertrude s’accouplant avec Claudius sur le corps agonisant du roi Hamlet, et couvrant le râle d’agonie de son mari. Ce cri de Gertrude, gage de l’amour que la reine lui porte, Claudius en guette le retour. Mais ce sont des cris de douleur que l’on entendra : cri de l’accouchée se mêlant à ceux du nouveau-né au moment de la naissance de Jane (mais la douleur de l’enfantement n’est-elle pas, comme le dit le texte, une forme d’extase ?). Puis cris d’horreur à la mort d’Hamlet, un des grands moments du spectacle. Naissance ou mort d’un enfant : la pièce devient une vraie tragédie de la féminité.

L’ambition de Howard Barker n’est pas mince : ni plus ni moins que refonder le langage tragique pour l’adapter au monde d’aujourd’hui. La langue de l’auteur est violente et crue, provocante et drôle. En elle coexistent poésie et trivialité, émotion tragique et obscénité : l’effet est saisissant. Malgré la qualité de la traduction, on en vient presque à regretter que le texte ne soit pas interprété en langue originale… Autre aspect déroutant : l’absence de réconciliation finale. Lorsque Gertrude part sans se retourner, laissant la désolation derrière elle, pour vivre sa nouvelle passion, le spectateur est renvoyé à son malaise.

La mise en scène de Giorgio Barberio Corsetti est audacieuse. L’originalité du décor mobile monté sur rails est indéniable. Peut-être construit-il une géométrie un peu trop rigide et un peu répétitive, mais cette insistance est bien sûr voulue. Tous les costumes (modernes) sont superbes, et le peignoir rouge dans lequel Gertrude s’enveloppe inoubliable. Les vêtements, robes et chaussures, socquettes, manteau, tiennent une grande place comme attributs de la féminité et contrepoint au fantasme omniprésent de la nudité de la reine. Le dispositif final, un miroir géant incliné qui redouble l’espace de la scène, est d’une grande beauté visuelle. Facilite-t-il pour autant la compréhension de la dernière partie de la pièce ? Ne fait-il pas un peu trop radicalement le choix de l’esthétisme ? Chacun se fera son idée. Une chose est sûre : un spectacle-évènement à ne pas manquer. 

Fabrice Chêne


Gertrude (le Cri), de Howard Barker

Mise en scène : Giorgio Barberio Corsetti

Avec : Anne Alvaro, John Arnold, Francine Bergé, Cécile Bournay, Jean‑Charles Clichet, Luc‑Antoine Diquéro, Christophe Maltot, Julien Lambert

Texte français : Élisabeth Angel‑Perez, Jean‑Michel Déprats

Assistante à la mise en scène : Raquel Silva

Décor : Giorgio Barberio Corsetti et Christian Taraborrelli

Costumes : Christian Taraborrelli, assisté de Tania Heidelberger

Lumière : Gianluca Cappelletti

Musique : Gianfranco Tedeschi, interprétée par Baptiste Vay (alto)

Photo : © Alain Fonteray

Théâtre de l’Odéon • place de l’Odéon • 75006 Paris

Réservations : 01 44 85 40 40

www.theatre-odeon.fr

Du 8 janvier au 8 février 2009, du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 15 heures

Durée : 2 h 30 (sans entracte)

30 € | 22 € | 12 € | 7,5 €