« Hot House », de Harold Pinter, Théâtre du Balcon, Avignon Off 2008

« Hot House » © D.R.

Quand Pinter avait l’âge de Le Louët

Par Olivier Pansieri
Les Trois Coups

À trente ans, Jérémie Le Louët a déjà une carrière derrière lui, dont « Salomé » d’Oscar Wilde et « Macbett » d’Eugène Ionesco, spectacles comme on dit « prometteurs ». Le voici au Balcon avec « Hot House » de Harold Pinter (78 ans, prix Nobel de littérature en 2005), qu’il a mis en scène. Flegme, malaise et humour noir, avec en prime cette audace des grands délinquants du théâtre. Ceux qui ne connaissent qu’une seule loi : la leur.

Mister Roote est une vieille ganache qui s’écoute radoter ses souvenirs de guerre. Il dirige une institution dont on ne saura jamais à quoi elle sert exactement. Ses employés se disputent ses faveurs capricieuses. Par exemple, Miss Cutts, qui est sûrement sa maîtresse mais aussi celle de Gibbs, peut-être même celle de Tubb, mais pas celle de Lamb, qui, lui, n’a aucune chance de devenir « quelqu’un ».

Un bureau avec autour des couloirs maniaquement éclairés (par Jean‑Luc Chanonat, un sorcier) qui cloisonnent l’espace. Au fond, un mur de placards, dont l’envers représente une angoissante salle carrelée d’expérimentation. En bonne logique kafkaïenne, c’est Lamb (David Maison) qui s’assiéra sur cette fausse-vraie chaise électrique. Poignant comme toutes les idioties qu’on nous fait gober sur les pseudo-progrès technologiques en matière de remède. En 1959 (date de l’écriture de la pièce), c’étaient les électrochocs, le détecteur de mensonge… On a fait beaucoup mieux depuis : bracelet électronique, vidéosurveillance…

L’homme, lui, reste le même. Le Louët lui a construit une prison modèle, avec cette trouvaille des arrêts sur image qui viennent régulièrement, inexorablement « tourner la page ». En fait, en ajouter une à son dossier déjà bien lourd. Tous coupables, les hommes sont tour à tour suspects puis enquêteurs au gré de circonstances qui tournent en rond jusqu’au vertige. Tout le monde aura reconnu ce syndrome de Peter, où chacun s’efforce d’atteindre « son plus haut point d’incompétence », gage du bon fonctionnement de la hiérarchie.

C’est très exactement le contraire qui se passe sur le plateau de ce spectacle irréprochable. Les répliques du Pinter de cette période-là sont d’une extrême difficulté, déjà à apprendre ensuite à débiter en trouvant le ton juste. Ni celui des flics ni celui des malades mentaux : Pinter désigne mais exècre les poncifs. C’est peu dire que la troupe des Dramaticules déjoue avec brio ce genre de piège. Ils sont tous d’une exactitude, mieux d’une justesse rare. Des bons.

Julien Buchy prend beaucoup de risques en outrant par moments son big chief, stratégie qui s’avère payante. Il y croit, nous aussi. On en a tous connu, des chefs cabots à leurs heures. Je crois que ce sont même les pires. Katarzina Krotki, Anthony Courret et David Maison sont eux aussi parfaits. Mention spéciale au duel… pardon au duo entre Laurent Papot (Gibbs) et Jérémie Le Louët, tous les deux franchement géniaux, l’un en impassible fayot, l’autre en petite frappe provocante. Tout Pinter.

Quelle grande idée Le Louët a eu de ressusciter cette arme de précision contre les institutions et leurs luttes sourdes pour la première place ! Une magistrale pièce de jeunesse : sûre et tendue comme un arc par sa mise en scène. Quand, à la fin, le nouveau big chief cale ses fesses dans le fauteuil de son prédécesseur, l’invisible flèche lancée par Pinter et Le Louët nous frappe de son évidence : le pouvoir rend abject, sourd et content de soi. Voilà un garçon doué qui ne se fait guère d’illusions sur ce qui l’attend dans les hautes sphères comme sur scène, où, comme de juste, il triomphera. 

Olivier Pansieri


Hot House, de Harold Pinter

Cie des Dramaticules

dramaticules@gmail.com

Mise en scène : Jérémie Le Louët

Avec : Julien Buchy, Anthony Courret, David Maison, Katarzina Krotki, Jérémie Le Louët, Laurent Papot

Scénographie : Virginie Destiné

Costumes : Christophe Barthès

Lumières : Jean-Luc Chanonat

Régie : Thomas Chrétien

Photo : © D.R.

Théâtre du Balcon • 38, rue Guillaume-Puy • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 85 00 80

Du 10 juillet au 2 août 2008 à 22 h 30

Durée : 1 h 30

16 € | 11 €