« Ici les aubes sont plus douces », d’après le roman de Boris Vassiliev, Théâtre 12 à Paris

« Ici les aubes sont plus douces » © Carl Westergren « Ici les aubes sont plus douces » © Carl Westergren

Aux armes, citoyennes !

Par Élisabeth Hennebert
Les Trois Coups

L’engagement des femmes dans l’armée soviétique, page méconnue du second conflit mondial, est révélé au public français par une équipe exigeante, au prix d’une recherche historique et artistique rigoureuse : résultat séduisant et instructif.

Ce n’est pas une pièce parfaite. Pourtant, vous allez y emmener vos enfants, vos élèves, les filles de vos amis et les petits‑fils de vos voisins parce que c’est exactement à cela que devraient ressembler les cours d’histoire. L’aventure commence par un livre qui a tout pour déplaire. En 1969, année pas érotique du tout au pays de la grande glaciation brejnévienne qui s’abat sans prévenir sur les écrivains dissidents réchauffés et enhardis par dix ans de déstalinisation. Boris Vassiliev, lui, est l’auteur rétrograde chouchou du régime 1. D’autres jettent un regard satirique sur la société communiste et osent polémiquer sur la « Grande Guerre patriotique » (dénomination dans la ligne du parti, les majuscules sont d’époque), dénoncée comme apogée de la répression stalinienne. Vassiliev publie un texte plein de relents de « réalisme socialiste » des années trente : pudique voire pudibond, hagiographique plutôt que cynique, croyant au héros positif clairement opposé au héros négatif, en un mot visant à l’éducation populaire par le proletkult, c’est‑à‑dire par une culture idéalisant quelques modèles édifiants. Le présent scénario déconcertera plus d’un spectateur français d’aujourd’hui par sa vision naïve de l’engagement militaire.

C’est ici qu’intervient le travail remarquable de Marie Lauricella et Olivia Combes. Piquées au vif par le contenu inhabituel de ce roman de guerre (sinon par son contenant un peu diaphane), elles n’ont plus lâché le thème des soldates soviétiques et ont arpenté les steppes à la recherche de tout ce qui pouvait l’étoffer. Elles ont beaucoup lu, à commencer par l’ouvrage incontournable de la lauréate du Nobel de Littérature 2015, Svetlana Alexievitch 2. Elles ont surtout voyagé, écouté, regardé. S’associant au savoir-faire chorégraphique et lyrique de quelques consœurs, elles ont élaboré une très originale performance multidisciplinaire. Tout n’est pas complètement abouti dans les danses, chants, poses sculpturales et tableaux visuels oniriques. Mais il y a quelques moments de grâce, notamment un chœur a capella (pourquoi un seul ? C’est vraiment l’acmé de la pièce, et le peuple russe est chanteur depuis la nuit des temps, puisque orthodoxe, donc habitué à se débrouiller sans instruments de musique, interdits dans l’enceinte des églises).

On est aux antipodes du journalisme embedded : pas d’images trash de corps déchiquetés, pas de pure violence et pas de trivialité des conversations : tout cela était d’ailleurs soigneusement censuré sous Léonid 3. Cette escouade de midinettes nous présente en revanche une vision saisissante de vérité de l’U.R.S.S. prégorbatchévienne. Voici une armée tout droit sortie des affiches de propagande aux couleurs primaires qui tapissaient les murs de Moscou ou du fin fond du district de Mtsensk‑les‑Oies jusqu’à 1991. Il ne s’agit nullement d’un tableau réaliste du front de l’Est en 1942, mais, plus inédit, d’une synthèse de l’esthétique soviétique telle qu’elle existait il y a vingt‑cinq ans encore et qui a irrémédiablement disparu.

« Pourvu que cette guerre dure le plus longtemps possible ! »

C’est ce que crie Maria, s’horrifiant toute seule, l’instant d’après, de cette monstruosité qu’elle vient de proférer. Elle a sa raison bien à elle (une motivation qui a des moustaches et s’appelle Fedot) de vouloir rester dans ce poste d’arrière-garde de dépôt ferroviaire. Mais les autres jeunes femmes aussi n’ont‑elles pas conscience de vivre une expérience unique ? Et n’appréhendent-elles pas un peu l’après-guerre et son prévisible retour à la normale, c’est‑à‑dire vaisselle / mouflets ? Féministe, ce spectacle ? Sans doute. Mais encore, par sa justesse de ton sur une société pétrie de propagande simpliste et de bons sentiments, capable d’explorer l’ambiguïté du soldat, qu’il soit homme ou femme, dans son rapport de haine et parfois d’amour à ce qui est pourtant en train de le tuer, à savoir la vie sous les drapeaux.

Le Théâtre du Peuple-Lié est une compagnie jeune, mais pas novice. Quand tant de troupes de la même génération se contentent d’étriper les classiques les plus usés du répertoire en les transposant n’importe comment, on ne peut qu’applaudir à deux mains la tentative de s’emparer d’un sujet trapu, complexe et complètement neuf. Les imperfections sont à proportion de l’ambition démesurée de départ. Indulgence, donc, pour ce qui reste un surprenant exercice de style, une leçon d’histoire à mettre sous tous les yeux et une enthousiasmante célébration de la jeunesse. 

Élisabeth Hennebert

  1. Boris Vassiliev, Ici les aubes sont plus douces, Robert Laffont, 1992, édition française la plus récente de ce classique de la littérature soviétique, qui obtint en 1969 le prix d’État et le prix Komsomol.
  2. Svetlana Alexievitch, La guerre n’a pas un visage de femme, J’ai lu, 2016.
  3. C’est dans une biographie romancée consacrée au danseur Noureev qu’on trouvera le plus récent prodige d’écriture sur les horreurs du front russe. Cf. Colum Mac Cann, Danseur, Belfond, 2003, p. 17‑34.

Ici les aubes sont plus douces, d’après Boris Vassiliev

Spectacle conseillé dès 10 ans

Par le Théâtre du Peuple‑Lié

www.icilesaubessontplusdouces.com

Adaptation et mise en scène : Marie Lauricella et Olivia Combes

Scénographie : Lou Pfaffmann

Avec : Antoine Lelandais ou Guy Vuillot (en alternance), Olivia Combes, Fanny de Rivoyre, Sabine Laurent, Marie Lauricella, Claire Le Fouler, Julie Martigny et Anaïs Nicolas

Avec la voix de Philippe Caubère

Décors : Valentine Fell

Création sonore : Manon Courtin et YOM

Création lumières : Denis Koransky

Création vidéo : Clément Combes

Photos : © Carl Westergren

Théâtre 12 • 6, avenue Maurice‑Ravel • 75012 Paris

www.theatredouze.fr

Transports : tramway T3A (arrêt Montempoivre) ou métros Porte‑de‑Vincennes (ligne 1), Porte‑Dorée (ligne 8) ou Bel‑Air (ligne 6)

Jusqu’au 11 décembre 2016, du mardi au samedi à 20 h 30, le dimanche à 15 h 30

Réservations : 01 44 75 60 31

Tarifs : 15 €, 12,5 € et 9,5 €

Durée : 1 h 30