« Idem », une création collective des Sans Cou, Théâtre du Nord à Tourcoing

« Idem » © Simon Gosselin

Marathon identitaire

Par Sarah Elghazi
Les Trois Coups

Né d’une continuité avec « J’ai couru comme dans un rêve », leur premier spectacle qui interrogeait, au cœur de l’immédiateté d’une forme théâtrale aussi directe que la vie, la question de la transmission, de l’existence et de la mort, « Idem » nous renvoie, tout au long d’un jeu de piste narratif et performatif, à l’errance identitaire, à la recherche de sens fondamental qui traverse l’individu comme le collectif.

Collectif de cinq comédiens, camarades de formation au Studio-Théâtre d’Asnières et au Conservatoire de Paris, Les Sans Cou, par leur travail de déconstruction du rythme et de la narration, leur mise en lumière des liens impalpables entre les artistes et le public, l’acteur et son rôle, et enfin, dans ce spectacle, par leur sens de la saga, affichent leur fraternité avec Wajdi Mouawad, ce dernier suivant d’ailleurs leur parcours avec bienveillance.

Même s’ils n’atteignent pas toujours les sommets d’émotion de Forêts ou d’Incendies, il faut reconnaître que ces cinq-là et la troupe qu’ils ont réunie autour d’eux savent raconter les histoires, et qu’à certains moments leur tragédie, leurs stratagèmes, leur angoisse, leurs interrogations sont nôtres et qu’on y saute à pieds joints. Au terme de trois heures de spectacle menées tambour battant, on aura traversé, au gré des hauts et des bas du questionnement essentiel des personnages, des ambiances de thriller ou de polar, de conte philosophique et de huis clos psychologique, de quête épique et de course-poursuite burlesque. Tout fait théâtre, tout est gorgé de la même énergie, du même plaisir d’interprétation et de mise en situation, de la même urgence à raconter quel que soit l’artifice.

Le nœud de l’histoire, son origine, son ellipse fondamentale est une prise d’otage, mi-réelle mi-fantasmée, au cœur d’une ville imaginaire qu’on suppose appartenir à l’ex-Union soviétique, dans un théâtre où une troupe se prépare à jouer, autre signe, Homme pour homme de Bertolt Brecht. Julien, l’un des comédiens de la troupe, perd la mémoire et est entraîné dans le groupe de mercenaires. Des années après, revenu chez lui, il n’a plus aucun indice de son identité, si ce n’est une vidéo d’une femme et d’une petite fille qu’il visionne en boucle. Scénario idéal pour Gaspar, homme lisse et invisible qui cherche sans le savoir, et trouve en Julien, le matériau rêvé pour réécrire sa vie… Trente ans plus tard, Gaspar Kasper est devenu auteur à succès, fantôme blafard qui se cache derrière un masque et un passé réinventé. Et Sam, la fille de Julien, court après son père pour se retrouver elle-même…

Exister face au monde, face au public

Ce qui se joue ici, sans jugement moral, c’est le défi de recomposition d’individus solitaires sous le regard de l’autre. L’urgence absolue de se définir pour exister face au monde, face au public. La quête collective de chaque personnage trouve un écho évident en nous, car elle brasse sans hiérarchie, comme dans la vie, l’amour et la reconnaissance, les souvenirs et les sentiments, la politique et l’art.

Pour accompagner ce parcours, la scène de théâtre est un parfait écran vierge, qui s’anime de visions fugaces, que l’on finit par reconstituer grâce à de vrais tours de passe-passe scénaristiques et scénographiques, portés par une troupe de comédiens d’une qualité technique et d’une sensibilité extraordinaires. Au mépris, calculé, de toute chronologie, l’histoire se construit en une série de flash-back, de plans cinématographiques qui créent une vraie proximité, et dévoilent un amour du jeu au sens premier, qui est bien plus que désinvolte.

Si l’on craint presque d’être noyé sous les artifices de mise en scène et les jeux temporels dans la première partie, c’est pour mieux être saisi d’émotion dans la seconde, où les destinées des personnages nous prennent à la gorge. La fougue s’humanise, l’énergie visuelle s’apaise, gagne de l’ampleur et du souffle. L’épopée devient tragédie et les masques tombent. Épiques et sans peur, Les Sans Cou. 

Sarah Elghazi

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Idem, une création collective des Sans Cou

Mise en scène : Igor Mendjisky

Avec : Clément Aubert, Raphaèle Bouchard, Romain Cottard, Yedwart Ingey, Paul Jeanson, Imer Kutlovci, Arnaud Pfeiffer, Esther Van den Driessche

Costumes : May Katrem

Scénographie : Claire Massard

Création lumières et régie générale : Stéphane Deschamps

Animation 2D : Cléo Sarrazin

Musiques originales : Romain Cottard

Vidéo et régie son : Yannick Donet

Régisseur plateau : Jean-Luc Malavisa

Recherches musicales et création sonore : Clément Aubert, Romain Cottard, Yannick Donet, Igor Mendjisky

Photo d’« Idem » : © Simon Gosselin

Administration : Émilie Aubert

Diffusion : Fouad Bousba

Production : Les Sans Cou et le Théâtre du Nord

Coproduction : le Théâtre du Beauvaisis

Avec le soutien des Théâtres Louis-Aragon à Tremblay, Jean-Arp à Clamart et Firmin-Gémier – La Piscine à Chatenay-Malabry (Pôle national des arts du cirque), du Théâtre 13, du Studio-Théâtre d’Asnières, du Théâtre de la Tempête à la Cartoucherie et de l’A.D.A.M.I., et de la D.R.A.C. Île-de-France

Théâtre du Nord, salle de l’Idéal à Tourcoing • 19, rue des Champs • 59200 Tourcoing

Réservations : 03 20 14 24 24, de 13 heures à 18 h 30 et sur www.theatredunord.fr

Du 12 au 21 mars 2015, tous les jours à 20 h 30 et le dimanche à 16 heures

Durée : 3 heures, entracte compris

25 € | 20 € | 10 € | 7 €

Prochaines dates de tournée :

  • Jeudi 24 mars 2015 à 20 h 30 au Théâtre Jean-Arp à Clamart
  • Mercredi 1er avril 2015 à 19 h 30 et jeudi 2 avril à 20 h 30 au Théâtre du Beauvaisis à Beauvais
  • Samedi 11 avril 2015 à 18 heures au Théâtre Louis-Aragon à Tremblay-en-France
  • Mardi 14 avril 2015 à 20 h 30 au théâtre La Piscine à Châtenay-Malabry
  • Du 12 novembre au 13 décembre 2015 au Théâtre de la Tempête à Paris