« Illusions », d’Ivan Viripaev, l’Élysée à Lyon

« Illusions » © D.R.

L’excitation de démasquer toutes les illusions

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Au sens propre comme au sens figuré, lorsque le spectateur découvre « Illusions », la pièce du dramaturge russe Ivan Viripaev dans la réalisation d’Olivier Maurin lui offre l’occasion de « se mettre à table ».

La scénographie assume le sens propre, mais n’en disons pas plus. Au sens figuré, il se peut que le propos renvoie à une plaisanterie populaire de l’époque soviétique que l’auteur a connue probablement dans son enfance : « La vérité est un mensonge qu’on n’a pas encore découvert ». Ainsi, Illusions met en jeu quatre jeunes gens qui passent aux aveux en donnant leurs voix à deux couples d’octogénaires au seuil de la mort. La question centrale, mais pas uniquement, est celle de l’amour que les vieillards disent s’être porté indéfectiblement pendant cinquante‑deux années de vie commune. Réciprocité, reconnaissance et constance sont leurs maîtres mots. Pourtant, progressivement, le récit amoureux se lézarde. La vérité de ces femmes et de ces hommes devient surtout ce qu’ils ont caché jusqu’à l’imminence de leur disparition. Inexorablement, le temps des secrets s’effondre. Affabulation, trahison et autotromperie ternissent le conte de fées des amours idéales. On en restera là pour laisser le public vivre pleinement l’ivresse du parcours labyrinthique d’une œuvre proche parfois d’un polar psychologique.

La qualité première d’Illusions tient à l’écriture d’Ivan Viripaev. L’auteur évite le mélodrame en donnant à la jeunesse des protagonistes le rôle de porte-voix des confessions des amants crépusculaires. Cette distance permet d’échapper à la simple chronique d’histoires particulières et développe une réflexion universelle sur la passion. Viripaev élève même sa pensée au niveau d’une métaphysique de l’amour. Tout cela dans une langue étincelante, magnifiquement traduite par Tania Moguilevskaia et Gilles Morel, et sans jamais perdre le sens de l’humour. De plus, la culture littéraire de l’écrivain enrichit constamment la contemporanéité du style en éveillant chez l’auditeur des souvenirs de Choderlos de Laclos, Dostoïevski ou Tchekhov.

« Illusions » © D.R.
« Illusions » © D.R.

La deuxième qualité vient de la mise en scène d’Olivier Maurin. Respectueux du texte, il invente une dramaturgie de la sobriété superbement efficace. Dispositif signifiant et épuré, proximité du public le faisant complice intime des personnages, vocalisation essentiellement sur le ton de la confidence, gestuelle aux accents rarement excessifs. Maurin aime la modernité d’un théâtre qui explore les mystères de l’existence et s’incarne sous la forme d’un jeu de stratégie. Son spectacle en est l’intelligente manifestation en faisant partager à ses spectateurs le plaisir d’être passionnés par le propos et l’excitation de démasquer toutes les illusions, y compris celles de la représentation.

La troisième et évidente qualité de cette création repose sur l’excellence des comédiennes et comédiens. Composé de Clémentine Allain, Fanny Chiressi, Arthur Fourcade et Mickaël Pinellli, ce quatuor s’empare à merveille de toutes les subtilités de la pièce. Suave hypocrisie, naturel désarmant, provocation douce, gouaille déconcertante, colère blême, humour pétillant, rêverie hallucinée, connivence collective, habitent le plateau. Les interprètes expriment parfaitement l’avertissement envoyé par Ivan Viripaev à la jeune génération : en général, les histoires d’amour finissent mal, mais valent la peine d’être vécues.

Olivier Maurin et sa Cie Ostinato méritent tous les éloges quand on sait dans quelle précarité économique injuste ils poursuivent leur passionnant travail théâtral. 

Michel Dieuaide


Illusions, d’Ivan Viripaev

Traduction française : Tania Moguilevskaia et Gilles Morel

Texte publié aux éditions Les Solitaires intempestifs

Mise en scène : Olivier Maurin

Avec : Clémentine Allain, Fanny Chiressi, Arthur Fourcade, Mickaël Pinelli

Scénographie : Guillemine Burin des Roziers

Lumières : Nolwenn Delcamp‑Risse

Production : Cie Ostinato

L’Élysée • 14, rue Basse‑Combalot • 69007 Lyon

www.lelysee.com

Courriel : theatre@lelysee.com

Tél. 04 78 58 88 25

Représentations : les 2, 3, 4, 7, 8, 9 et 10 juin 2016 à 19 h 30

Durée : 1 h 15

Tarifs : 12 euros, 10 euros, 8 euros