« Impasse des anges », d’Alain Gautré, Théâtre de la Tempête à Paris

Impasse des anges © Lawrence Perquis Impasse des anges © Lawrence Perquis

Alain Gautré : et le verbe se fait chair

Par Élise Noiraud
Les Trois Coups

« Impasse des anges ». Le titre sera poétique, pour contrebalancer, peut-être, la crudité du propos. Crudité, oui, car Alain Gautré a choisi le sexe pour thème de son nouveau spectacle. Le sexe tout cru, le sexe tout nu, le sexe tout court (quoique… mais évitons les mauvais jeux de mots). Entouré de comédiens talentueux, l’auteur-metteur en scène signe ici une belle réussite, celle d’un spectacle osé et drôle, où l’humour (noir) le dispute à la tendresse.

En « dix-huit instantanés autour de la non-rencontre amoureuse », Alain Gautré aborde un sujet souvent traité maladroitement au théâtre : le sexe. Lors de ces dix-huit scènes, les sept comédiens vont représenter un « large panel » de situations : le sauna gay, le peep-show, la masturbation entre potes devant un film porno, la difficulté d’un couple de quinquagénaires à retrouver le désir… liste non exhaustive de scènes qui ont comme seul point commun, point central : le sexe. Car tous ces personnages vont faire, ont fait ou font l’amour.

Paradoxalement, la première chose qui frappe dans le travail d’Alain Gautré, c’est le non-charnel. Aucun corps, en effet, ne sera dénudé. Aucune peau visible. Aucun acte simulé. Ici, c’est bien le mot lui-même qui fait chair. Le plateau, lui, est vide, « nu », mais les comédiens abordent le sexe par l’axe du verbe, et du jeu. Toujours face à nous, ils nous donnent ce texte, tel un instantané, au creux duquel ils sont aussi surpris que nous par leur propre désir.

Et ce choix, indubitablement, fonde la réussite de ce spectacle. Plus que de sobriété ou de pudeur, il s’agit ici d’intelligence de traitement. En abordant le sexe par le mot, Alain Gautré et ses comédiens rendent délicieux et désirable un sujet qui pourrait devenir indigeste s’il se limitait à un travail érotico-choc. C’est drôle, vivant, touchant. Et l’espace laissé au spectateur est suffisamment large pour qu’il se coule avec plaisir et complicité dans cette déferlante, cette vague sexuelle.

Indéniablement, cette atmosphère complice repose sur les sept comédiens, dont le travail mérite d’être salué. Pleins de leur plaisir manifeste d’interpréter cette galerie archétypale, ils s’en donnent à cœur joie. Leur générosité et leur finesse de jeu donnent vie à des personnages irrésistibles, par lesquels on se laisse « accrocher » avec un immense plaisir. Ils jouent bel et bien ensemble, comme une bande de gamins malicieux à l’envie communicative, qui emmènent le spectacle dans un rythme impeccable. Et s’il ne faut en citer qu’une, ce sera Aurélie Messié, époustouflante dans sa capacité à nous rendre crédible des femmes diamétralement opposées.

En définitive, on aurait pu s’attendre à de la vulgarité, et on découvre de la finesse. On aurait pu craindre des clichés, mais se dévoile une belle humanité. On aurait pu, enfin, redouter une certaine facilité de traitement, et on est face à une complexité exigeante. Voilà, ils voulaient parler de sexe. Ils l’ont fait. Mais, surtout, ils l’ont bien fait. 

Élise Noiraud


Impasse des anges, d’Alain Gautré

Mise en scène : Alain Gautré

Avec : Jérémie Bédrune, Julien Cigana, Karyll Elgrichi, Florent Fichot, Blanche Leleu, Teddy Mélis, Aurélie Messié

Scénographie : Alain Gautré et Orazio Trotta

Lumières : Orazio Trotta

Costumes : Catherine Oliveira

Maquillages : Céline Fayret

Conception sonore : Sébastien Trouvé

Collaboration artistique : Jérémie Bédrune

Construction décor : Alain Pinochet, réalisée par les ateliers de construction du Théâtre de l’Union à Limoges

Photo : © Lawrence Perquis

Théâtre de la Tempête • la Cartoucherie • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Réservation : 01 43 28 36 36

Du 19 mars au 18 avril 2010, du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 16 h 30, relâche mardi 30 mars 2010, supplémentaire samedi 27 mars 2010 à 16 h 30

18 € | 14 € | 10 €