« Iolanta » de Tchaïkovski et « Perséphone » de Stravinsky, Opéra de Lyon

« Perséphone » © J.‑P. Maurin

Rites de passage œcuméniques

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

L’ébouriffé et ébouriffant metteur en scène Peter Sellars reprend à l’Opéra de Lyon son double succès, acclamé en 2012 au Teatro Real de Madrid et en 2015 au Festival d’Aix-en-Provence : « Iolanta », opéra en un acte de Tchaïkovski et « Perséphone », mélodrame de Stravinsky sur un livret d’André Gide. À peu de changements près, le spectacle conserve tous les atouts de sa réussite, direction musicale, solistes, choristes et l’exceptionnelle qualité de son décor et de ses lumières.

Loin de ses interprétations révolutionnaires des chefs-d’œuvre de la musique contemporaine, Peter Sellars s’engage sur les chemins de la spiritualité. Iolanta s’inspire d’un drame d’un poète danois en forme de conte édifiant dans lequel une princesse aveugle dont la cécité est tenue secrète par son roi de père sera miraculeusement guérie par l’amour et la foi. Perséphone reprend le mythe de Déméter. Bien que violée par Pluton qui l’entraîne aux enfers, la fille de la déesse des moissons ne peut se résoudre à abandonner à leurs souffrances les âmes des défunts. Perséphone choisit de vivre une destinée écartelée entre ses amours terrestres et sa compassion pour les damnés.

Surprenante rencontre donc que celle d’un metteur en scène iconoclaste avec les œuvres mystiques d’un Tchaïkovski réputé fanatique croyant et d’un Stravinsky fidèle moins fiévreux. Le diptyque proposé prend la forme d’un grand oratorio lumineux et austère. Servi par la scénographie épurée et magnifique de George Tsypin, auréolée par les éclairages doux et somptueux de James F. Ingalls, la représentation tient de l’enluminure sacrée. Inspirée par une volonté d’unanimisme pacificateur, la mise en scène à la dramaturgie parfaitement maîtrisée a les allures cérémonieuses d’une grande messe. Statique et recueilli pour Iolanta, animé de mouvements gracieux de danse extrême-orientale pour Perséphone, le spectacle, jouant en permanence sur l’alternance du conflit entre les ténèbres et la lumière, n’est pas loin d’ennuyer par son manichéisme.

J’ai partagé au moment de l’entracte un court échange avec une jeune spectatrice au savoir musical évident. Émue par la partition de Tchaïkovski, touchée par la profonde humanité de la direction musicale de Martyn Brabbins, bouleversée par la sensualité et la tendresse des solistes chanteurs et des choristes, elle m’a avoué avec humour avoir fermé les yeux souvent pour rester immergée émotionnellement, manière délicate et sensible d’être à l’unisson d’Iolanta, l’héroïne aveugle de l’opéra.

« Iolanta » © J.-P. Maurin
« Iolanta » © J.-P. Maurin

Je confesse donc avoir aussi fermé les yeux à plusieurs reprises pendant Perséphone pour préserver les plaisirs de la prosodie instrumentale savante et déchirante de Stravinsky.

Oratorio, disais-je plus haut, de la forme scénique choisie par Peter Sellars. J’ai quitté la salle ébloui par les prestations vocales et dramatiques du chœur exceptionnel de l’Opéra de Lyon, des subtilités sonores des musiciens et de la maîtrise féminine du même opéra, sans oublier de citer l’extraordinaire distribution de tous les rôles avec une mention particulière pour Ekaterina Scherbachenko (Iolanta), douce, fragile et radieuse, Dmitry Ulyianov (René, roi de Provence), impérieux, tendre et généreux, Arnold Rutkowski (Vaudéamont, comte), fiévreux, vulnérable et aimant, et Diana Montague (Marta, nourrice d’Iolanta), bienveillante, fidèle et exigeante. Un souhait pour terminer. Peter Sellars, revenez à vos envies de renouveler le répertoire opératique.avec toute la force critique dont vous êtes capable. Vous valez mieux que ce grand office fervent en ces temps de spiritualité envahissante et parfois criminelle. 

Michel Dieuaide


Iolanta, opéra en un acte de Piotr Illitch Tchaïkovski, livret de Modeste Tchaïkvoski, d’après la Fille du roi René de Henrik Hertz et Perséphone d’Igor Stravinsky, livret d’André Gide

Direction musicale : Martyn Brabbins

Mise en scène : Peter Sellars

Décors : George Tsypin

Costumes : Martin Pakledinaz

Lumières : James F.Ingalls

Chef des chœurs : Bohdan Shved

Orchestre, chœurs et maîtrise de l’Opéra de Lyon

Avec pour Iolanta : Ekaterina Scherbachenko (Iolanta), Dmitry Ulyanov (René, roi de Provence), Maxim Aniskin (Robert, duc de Bourgogne), Arnold Rutkowski (Vaudéamont, comte), Sir Willard White (Ibn‑Hakia, médecin maure), Vasily Efimov (écuyer du roi René), Pavel Kudinov (Bertrand, gardien du château), Diana Montague (nourrice d’Iolanta), Maria Bochmanova (Brigitta, amie d’Iolanta), Karina Demurova (amie d’Iolanta)

Avec pour Perséphone : Pauline Cheviller (Perséphone), Paul Groves (Eumolpe)

Danseurs : Amrita Performing Arts (Rithisal Kang), Sathya Sam (Lux) (Perséphone), Sodhachivy Chumvan (Belle) (Déméter), Chan Sithyka Khon (Mo) (Pluton), Narim Nam (Mercure, Démophon, Triptolème)

Assistant à la direction musicale : Bohdan Shved

Assistant à la mise en scène : Vincent Huguet

Assistante aux costumes : Helene Siebrits

Régisseurs : Aurélie Maestre, Patrick Azzopardi

Chef de chœur de la maîtrise : Karine Locatelli

Chef de chant : Futaba Oki

Les équipes techniques de l’Opéra de Lyon

Photos : © J.‑P. Maurin

Production du Teatro Real de Madrid

En partenariat avec le Festival international d’art lyrique d’Aix‑en‑Provence

Opéra de Lyon • place de la Comédie • 69001 Lyon

www.opera-lyon.com

Courriel : billetterie@opera-lyon.com

Tél. 04 69 85 54 54

Représentations : les 11, 13, 15, 18, 20, 24, 26 mai 2016 à 20 heures et le 22 mai 2016 à 16 heures

Durée : 3 h 15

Tarifs : de 10 € à 94 €