« J’aurais voulu être égyptien », d’après le roman « Chicago » d’Alaa el‑Aswany, Théâtre Nanterre‐Amandiers

« J’aurais voulu être égyptien » © Pascal Victor

Ce soir‑là, rien de ce qui est humain ne nous a été étranger… simplement égyptien

Par Laura Plas
Les Trois Coups

On ne pouvait rêver plus belle ouverture de saison aux Amandiers. Dans sa nouvelle création, « J’aurais voulu être égyptien », adaptation du roman d’Alaa el-Aswany « Chicago », Jean‑Louis Martinelli sait en effet emprunter la liberté du roman pour nous offrir un pur moment de théâtre. Les comédiens tous extraordinaires, la scénographie, comme le travail musical contribuent à cette réussite. On sort heureux, conscient d’avoir vu un beau spectacle complexe et humaniste.

L’action se déroule à Chicago, mais ce pourrait être dans une autre métropole américaine. La belle scénographie de Gilles Taschet ne fait d’ailleurs que tracer une esquisse : on découvre peu à peu les lumières de la ville, les lignes des buildings. Peut-être songe-t-on un instant aux Tours jumelles ? On comprend en tout cas que l’on se trouve dans une Amérique traumatisée par le 11‑Septembre où il ne fait pas bon être égyptien. Ce d’autant plus que le F.B.I. échange des services avec les sbires de Moubarak pour orchestrer la répression. C’est sur cette terre qu’atterrit au début de la pièce Nagui, jeune idéaliste égyptien, venu pour obtenir un diplôme américain. Il se trouve là immergé dans une « Little Égypte » universitaire aux personnalités bien différentes : hommes et femmes, jeunes et vieux. C’est au travers de leur intimité, en particulier de celle des couples que les problèmes les plus politiques sont traités.

Grâce à ce choix, pas de risque d’entendre des discours abstraits ou plaqués sur l’islam, sur la condition des femmes ou des coptes en Égypte. Ce qu’on perçoit, au contraire, c’est la parole singulière de Karam Doss, ce copte à qui, en Égypte, on a refusé le droit d’étudier la chirurgie, celle du patelin Danana à laquelle répond celle de sa femme, la forte Maroua. On entend encore les voix de Nagui, musulman non pratiquant comme celle de Wendy, sa petite amie juive. Au spectateur de former des jugements, s’il le souhaite. Mais l’inspiration romanesque permet aussi de révéler l’indicible ou ce qu’on ne montrerait peut-être qu’au risque du voyeurisme. On parle ainsi de la sexualité, des frustrations et des rapports de domination qu’elle crée dans les couples avec une grande justesse. Alaa el-Aswany ne veut pas être considéré comme un auteur politique (en tout cas pas seulement), il se donne comme objectif de comprendre des personnes. La mise en scène de Jean-Louis Martinelli fait entendre cette volonté profondément humaniste.

La musique du récit

Du roman, on retrouve encore les marques : troisième personne du singulier, descriptions à l’imparfait, par exemple. Quel plaisir de ne pas parfois savoir où s’achève le récit et où commence l’incarnation, de ne pas deviner à l’avance où la lecture même se muera en interprétation ! C’est une perpétuelle interrogation, une bonne surprise de chaque instant. Quel plaisir encore d’entendre raconter une histoire dans le noir d’une salle de spectacle ! Et quelle histoire ! Trépidante, émouvante et complexe. Souvent, on attend la suite le souffle coupé, parfois on entend le vent de la révolution égyptienne souffler tout près. Tout est possible si l’instance narrative nous le dit : qu’un comédien interprète plusieurs rôles, qu’il incarne avec la plus grande crédibilité un rôle à contre-emploi, que les critiques formulées par Danana soient prononcées justement par celle qui en est l’objet. Le résultat est probant et de surcroît très musical. Il offre un écho aux ponctuations musicales, aux parties de chant travaillées en collaboration avec Séverine Chavrier. Cette musique est rarement illustrative, elle crée en tout cas des sensations, des émotions fugaces.

Musique, roman… Pourtant, c’est bien du théâtre que nous voyons. D’ailleurs, la pièce commence quand les comédiens grimpent tour à tour sur scène. Ils vont répéter la pièce J’aurais voulu être égyptien. Ils ne quitteront pas la scène, même s’ils se contentent d’écouter leurs partenaires de jeu. Sur le plateau, on trouve, en outre, une cafetière pour faire des pauses dans les répétitions, une grande table de travail, des portants où sont suspendus des costumes ; un homme vient, surprise, mettre de l’argent dans un porte-monnaie. Sans doute, est-il accessoiriste. C’est un niveau de complexité supplémentaire, c’est un atout de la mise en scène. De fait, la mise en abyme du processus de création rend naturelles les variations sur le théâtre-récit. Ici, donc, la convention théâtrale conforte la liberté romanesque. C’est du théâtre et il est porté par des comédiens extraordinaires. Pour beaucoup, vieux compagnons de leur metteur en scène, ils proposent un vrai travail de groupe, choral, où chacun trouve sa place. Tous excellents, ils savent nous faire comprendre quel dur métier peut-être l’exil. Un beau moment à ne pas rater. 

Laura Plas


J’aurais voulu être égyptien, d’après le roman Chicago d’Alaa el‑Aswany

Traduction : Gilles Gauthier

Adaptation et mise en scène : Jean-Louis Martinelli

Avec : Éric Caruso, Marie Denarnaud, Laurent Grévill, Azize Kabouche, Mounir Margoum, Luc Martin Meyer, Sylvie Milhaud, Farida Rahouadj, Abbès Zahmani

Scénographie : Gilles Taschet

Lumière : Jean-Marc Skatchko

Costume : Karine Vintache

Collaboration artistique : Emmanuela Pace

Coiffures, maquillages : Françoise Chaumayrac

Travail vocal : Séverine Chavrier

Photo : © Pascal Victor

Théâtre Nanterre-Amandiers • 7 avenue Pablo-Picasso • 92022 Nanterre

Site du théâtre : www.nanterre-amandiers.com

Réservations : 01 46 14 70 00

Du 16 septembre au 21 octobre 2011, du mardi au samedi à 20 h 30, dimanche à 15 h 30

Durée : 3 heures (entracte compris)

26 € | 12 €