« Je ne m’en souviens plus », de Waël Ali, l’Élysée à Lyon

Je ne m’en souviens plus © Inediz Je ne m’en souviens plus © Inediz

Le théâtre ou la vie

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

C’était une première : un spectacle soutenu par le festival Sens interdits et programmé en dehors de lui. Cela n’avait échappé à personne, et « Je ne m’en souviens plus » affichait complet quinze jours à l’avance. Au final, de l’intérêt mais de la déception aussi.

La programmation de cette pièce en forme d’interview-témoignage s’annonçait originale sur le plan de la forme. Son lien avec une réalité brûlante et terrible le rendait incontournable. En effet, l’auteur, Waël Ali, par le biais du témoignage d’un musicien syrien réfugié à Lyon depuis cinq ans, Hassan Abd Elrahman, pouvait évoquer le vécu douloureux des Syriens, emprisonnement, exil, mais aussi engagement politique, illusions et désillusions…

Une plongée dans l’actualité à travers une parole d’homme, c’est-à‑dire vue de l’intérieur et racontée par le témoin en personne puisque c’est Hassan lui-même qui explore sa propre histoire sur scène face à un interlocuteur (Waël Ali ?) qui l’interroge.

Les propos de Waël Ali sont pourtant relativement inattendus. L’auteur ne se livre à aucune analyse politique, il ne se révolte pas non plus contre les traitements subis. C’est en relatant le quotidien, sans ordre autre que la liberté donnée par la conversation qu’il évoque son vécu et nous le rend perceptible. Il raconte ainsi pêle-mêle le type qui fait du bruit quand il pisse, la petite chatte venue mettre bas dans la prison, comment il fabriquait un oud avec de la mie de pain, les souvenirs de famille… Le sourire s’invite où on ne l’attendait pas.

Mais tout ce travail de mémoire a été minutieusement préparé, répété. Et cette répétition efface la vérité, l’affadit, la ternit, la rend fausse. « Parce qu’il n’est pas un comédien », dit‑il. Alors que le comédien puise au gré des répétitions un peu plus de sens et de chair, apportant davantage de lumière au fil du temps, le témoin ressent l’inverse, dit Waël Ali. Et c’est sans doute ce que l’on éprouvait en tant que spectateur, qu’il en avait assez, Waël Ali, de redire et de redire encore des choses si intimes, si personnelles, et de les perdre ainsi un peu plus à chaque représentation. Comme si aux blessures d’une vie malmenée s’ajoutait une grande fatigue.

Puzzle de souvenirs

Si cette analyse a tout son intérêt, on ne peut mésestimer l’effet produit sur le spectateur qui peut se sentir abandonné par l’acteur qu’il voit, lui, ne pas investir complètement son rôle. D’autant plus que la scénographie renforce cette impression : Hassan entre sur le plateau en seconde position et s’assoit dos au public. Jamais il ne s’adressera à lui, même quand son image tournée en vidéo nous fait face sur l’écran. C’est l’interrogateur qui occupe l’espace, écrit, dessine sur le tableau, s’approche de Hassan, s’en éloigne. C’est lui qui est vivant et à qui finalement on aimerait poser des questions : qu’est‑ce qui l’intéresse dans cette histoire ? La forme même de l’interrogatoire amical, empathique, n’est déjà pas vraiment spectaculaire… Un autre élément qui, malheureusement, semble incontournable, c’est la présence des surtitres. Dans leur volonté de transmettre au public la quasi-intégralité du texte, ou parce qu’ils ne se sentent pas autorisés à tailler dans le vif, les traducteurs ont tendance à faire trop long. Le spectateur, happé par le sens présumé dans les surtitres, s’éloigne du jeu, de ce qui se passe sur le plateau et perd des éléments essentiels de la représentation.

En résumé, il est dommage que ce texte, très juste et sensible, porté qui plus est par une scénographie inventive, trouve quelques empêchements à nous atteindre. C’est une déception malgré les incontestables qualités. 

Trina Mounier


Je ne m’en souviens plus, de Waël Ali

Organisé par Sens interdits

Texte et mise en scène : Waël Ali

Scénographie : Bissan al‑Charif

Vidéo et son : Simon Pochet

Lumière : Hassan Albalkhi

Performance : Hassan Abd Elrahman, Ayham Agha

Photo : © Inediz

Production déléguée : Sens interdits, festival international de théâtre

Avec le soutien du British Council, de Citizen Artists (Beirut), du Young Arab Theater Fund, de La Ressource culturelle (Al Mawred al‑Thaqafi) et de Freemuse

Spectacle présenté en France avec le soutien de l’Onda-Office national de diffusion artistique

L’Élysée • 14, rue Basse-Combalot • 69007 Lyon

www.lelysee.com

04 78 58 88 25

Les 29 et 30 novembre 2016, le 1er décembre 2016 à 19 h 30