« Je suis » [« Я есть »], Sens interdits, les Célestins à Lyon

Je suis © Smirnov

Un bijou éclos
dans la boue

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

On avait découvert Tatiana Frolova et le Teatr KnAM grâce à « Une guerre personnelle » au cours de Sens interdits 2011. Spectacle qui avait ému et impressionné un grand nombre de spectateurs. Cette année, le festival coproduit une nouvelle création, « Je suis », qui a saisi le public de respect devant une telle maîtrise artistique conjuguée à tant d’intelligence politique.

L’histoire du Teatr KnAM, de même que l’origine de ce spectacle, sont difficilement dissociables de la ville de Komsomolsk-sur-Amour, à 8 000 km de Moscou (et 7 fuseaux horaires). Ce nom nous est familier en raison des crues meurtrières qu’elle vient de connaître. Cette ville comporte surtout de multiples visages. Officieusement cité modèle édifiée par les komsomols (les jeunesses communistes), la cité fut en réalité construite par des milliers de prisonniers du goulag, déportés des différentes provinces de Russie. Ville née du sang, des larmes, du froid et de la faim. Ville du mensonge et de l’oubli.

Le Teatr KnAM (cinq permanents) vit sans subventions ni aide d’aucune sorte et se produit habituellement dans une petite salle de moins de trente personnes. Son travail est pourtant des plus novateurs qui soient. Son propos, qui tente de démasquer les mensonges et de lutter contre l’oubli et l’entreprise de décérébration, s’impose par sa grande maturité et vient nous faire toucher du doigt qu’une parole politique est aujourd’hui plus que jamais nécessaire. C’est Tatiana Frolova, avec son énergie incroyable, qui depuis près de trente ans se bat pour faire vivre dans cette région plutôt hostile sa conception du théâtre, un théâtre documentaire construit à base de témoignages de vie et d’archives, un travail de fouilles sur l’histoire en marche, un travail à haut risque, on l’aura compris.

Contre l’oubli

Je suis fusionne deux histoires, une grande, celle de la construction de la ville, celle du mensonge d’État et de l’oubli programmé, et la petite, faite de la relation quotidienne avec une mère dont Alzheimer s’approprie progressivement le cerveau et qui ne vous reconnaît plus. Qui suis-je si tu ne me reconnais pas ? Qui suis-je si je ne reconnais pas les lieux où j’habite ? Qui suis-je si je ne sais plus qui sont mes ancêtres, ce qu’ils ont vécu, d’où ils sont venus ? Pour Tatiana Frolova, cette question est réellement fondamentale. Elle est à la fois intime et politique. La seule réponse est dans le courage et le refus de l’oubli, la quête obstinée de la vérité.

Ainsi dit, on pourrait penser qu’il s’agit d’un spectacle cérébral. Loin de là. Sa construction, à la manière d’un patchwork à partir d’entretiens, de témoignages de personnes âgées, d’enfants, de souvenirs personnels des artistes, mais aussi des extraits du Livre de l’oubli de Bernard Noël, le rend profondément humain, vivant. Tout cela est réalisé avec de tout petits moyens, des bouts de ficelle, de la peinture, et des éponges, un peu de vidéo et deux écrans de télévision, un jeu de miroirs. Chacun y dessine sa propre histoire, son arbre généalogique perdu dans les dédales de la maladie ou du mensonge : avec des figurines stylisées, un carré et quelques croix pour symboliser une prison, le goulag, la Russie, Je suis se présente comme un condensé d’émotion tant il touche de près à la vérité des êtres et à la vérité de ces années sombres et de ces territoires glacés.

Entre intime et histoire

Et le spectacle égrène la litanie des morts, interroge les histoires particulières, le fondement d’une biographie, les morts dont on vient, l’histoire qui nous a façonnés et qu’il faut faire revivre. Il suit le rythme de l’abécédaire, du A d’Actes au B comme Biographie, du P de Patience au V de Violence, le rythme du Dictionnaire de la Commune * ânonné par un enfant. Il fait entrer ces paroles en collision avec l’histoire officielle, la poursuite de l’idéal industriel, le gaz tout puissant, nouvel eldorado, dernier veau d’or. Il parle du parcours brutal de Poutine et du courage des Pussy Riot et des écologistes… Il traite aussi du froid, pas de l’horreur du froid, mais par métonymie, des moyens de s’en préserver, bottes fourrées, mouton retourné, chapka, puis revenant à la terrible réalité, papier journal et sac plastique…

Pour convoquer tous ces mondes qui se heurtent et s’opposent, la vidéo et le travail des lumières et des sons jouent de différentes strates. Tandis que face à nous, côté jardin, un écran présente un visage de vieillard qui sourit ou dodeline ou larmoie, déjà ailleurs, et qu’un autre écran, à cour, montre un enfant pensif ou récitant une leçon d’histoire qu’il ne comprend pas.

Chacun des trois acteurs, au départ séparé de nous par un voile, derrière une table, à son tour vient raconter son histoire, s’insérant au milieu des spectateurs, unique dans cette multitude, nous renvoyant notre propre image, témoins muets. Puis il efface les traces et lentement tombe, disparaît lui-même : sans mémoire, il n’est plus. Il faut ici citer le nom de ces trois comédiens : Elena Bessonova, Dimitry Bocharov, Vladimir Dimitriev, tous bouleversants, justes, dignes, jamais dans le pathos, à l’aise devant nous à y aller de leur petite musique. Avec une seule fois un chant glaçant, comme un cri de révolte et de douleur qui nous transperce le cœur. Et une foule de petits papiers soulevés par le vent comme autant de traces dispersées à la fin du spectacle.

Alors, voilà du grand spectacle, qui traite du politique, c’est-à-dire de la vie des hommes et de l’espoir malgré tout, et de courage et de ténacité, un bijou éclos dans la boue, étincelant au milieu des mensonges. C’est tout à l’honneur de ce festival de nous permettre de les découvrir. 

Trina Mounier

Dictionnaire de la Commune, de Bernard Noël, Flammarion, 1978.


Je suis (Я есть)

Mise en scène : Tatiana Frolova | Cie Teatr KnAM

Matière documentaire texte et images : entretiens, témoignages, autobiographies collectés par les artistes du KnaM

Extraits d’articles, études et ouvrages mémoriels ; extraits des livres le Dictionnaire de la Commune et le Livre de l’oubli de Bernard Noël, P.O.L., 2012

Avec : Elena Bessonova, Dimitry Bocharov, Vladimir Dimitriev

Dispositif et montage vidéo : Tatiana Frolova

Lumière : Tatiana Frolova, Dimitry Bocharov

Son : Vladimir Smirnov

Musique : Benji Morrison

Photo : © Smirnov

Spectacle en russe, surtitré en français

Dans le cadre du festival Sens interdits

Les Célestins • salle Célestine • place Charles-Dullin • 69002 Lyon

www.sensinterdits.org

Réservations : 04 72 77 40 00

Du 26 octobre au 30 octobre 2013 à 20 h 30, puis du 5 novembre au 9 novembre hors festival à 20 heures

Durée : 1 h 40

De 11 € à 20 €

Pass festival : 14 € ; pass festival moins de 26 ans : 8,50 €

Hors-scène :

Rencontre-débat Rue 89 : « Un théâtre proche au bout du monde », autour du travail de Tatiana Frolova et du Teatr KnaM, animée par Jean‑Pierre Thibaudat, chroniqueur de théâtre et conseiller artistique du festival Passages, en présence de Tatiana Frolova, le 29 octobre sous chapiteau, place des Célestins devant le théâtre : entrée libre, réservation recommandée à billetterie@celestins-lyon.org ou au 04 72 77 40 00.

Projection publique de Là où je suis, film documentaire de Tatiana Frolova à l’occasion de sa résidence croisée Lyon‑Genève en septembre 2013, à partir d’entretiens et d’ateliers de pratique menés avec 20 personnes âgées et 20 jeunes sur les questions de mémoire et d’identité, dans le cadre du projet « Territoires en écriture » le 30 octobre à 14 h 30 sous chapiteau, place des Célestins devant le théâtre : entrée libre, réservation recommandée à billetterie@celestins-lyon.org ou au 04 72 77 40 00.

Production Teatr KnaM, En compagnie d’eux

Coproduction festival Sens interdits-les Célestins, théâtre de Lyon, Théâtre de Poche-Genève, Scène nationale André‑Malraux-Vandœuvre-lès-Nancy, les Célestins, théâtre de Lyon

Avec le soutien de la D.R.A.C. Nord ‑ Pas‑de‑Calais

Présenté dans le cadre de « Territoires en écritures »