« Je suis Fassbinder », de Falk Richter, au Théâtre National Populaire à Villeurbanne

« Je suis Fassbinder » © Jean-Louis Fernandez

Les larmes amères de Stanislas Nordey

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Pour son premier spectacle à la tête du Théâtre national de Strasbourg, Stanislas Nordey s’est associé avec le dramaturge et metteur en scène allemand Falk Richter. Ils signent « Je suis Fassbinder », une pièce virtuose et engagée, un cri d’alarme sur l’état de l’Europe aujourd’hui. Le cinéaste allemand sert de fil rouge à ce regard critique.

La pièce commence par un face-à-face entre Laurent Sauvage, alias « Maman », et Stanislas Nordey, alias Rainer. Tous deux se livrent à un débat très vif dont le point de départ est l’afflux de migrants dans l’Allemagne d’Angela Merkel, parallèlement au sort réservé aux terroristes de la Fraction armée rouge de la fin des années 1970. Cette passe d’armes constitue l’une des principales séquences de L’Allemagne en automne, œuvre cinématographique collective. La mère de Fassbinder y défend la nécessité de se protéger contre le danger. Derrière elle, se profile un peuple allemand qui n’en a pas fini avec ses démons et qui appelle de ses vœux un dictateur « autoritaire mais gentil »…

Quarante ans après, les mêmes questions traversent notre société, notamment après les agressions de femmes par des migrants pendant la Fête de la bière à Cologne. Les problématiques se superposent si bien que, dans l’emportement joué d’une discussion animée, les acteurs Nordey et Sauvage oublient qu’ils interprètent pour s’interpeler directement. Le dialogue ne cesse de naviguer entre les deux époques…

Bien peu de choses ont changé, bizarrement, entre hier et aujourd’hui. Et si elles ont évolué, c’est en pire : les héritages fascistes sont aux commandes en Pologne, en Hongrie ; l’Europe se préoccupe surtout de fermer ses frontières et n’offre plus matière à rêver, comme le constate Judith Henry dans une longue tirade désespérée, composée presque exclusivement d’anaphores : « Je suis la première guerre mondiale, je suis la deuxième guerre mondiale, je suis toutes vos guerres… ». Même, le mode de vie des années 1970 est empreint d’une liberté qu’on a bien du mal à imaginer en 2017. La scénographie le révèle : le plateau, immense, se trouve encombré de praticables surmontés d’écrans, qui proposent, pêle-mêle, des extraits des films de Fassbinder, des images de l’actualité ou des gros plans de ce qui se déroule sur scène. Ici, on boit ferme, on fume comme des pompiers, on se balade à poil, on chante à tue-tête, on s’engueule à qui mieux-mieux à propos de politique. La liberté est clairement revendiquée. D’ailleurs, le public rit beaucoup et souvent, en connivence avec ce qui se trame de provocateur sur le plateau.

« Je suis Fassbinder » © Jean-Louis Fernandez
« Je suis Fassbinder » © Jean-Louis Fernandez

Être libre sur un bateau qui prend l’eau

Sans doute cette liberté, cet enthousiasme, cet engagement, ce côté brouillon, donnent-ils au spectacle sa légèreté, malgré la gravité de ce qu’il dénonce : la tentation du repli d’une société vieillissante qui a peur de son ombre, l’impossibilité de se débarrasser des idéologies meurtrières incrustées dans notre ADN, etc. Il se dégage de tout cela une jeunesse, un allant, qui semblent caractériser la fin des années 1970, bien loin de la frilosité et du manque d’espoir perceptibles en ce début de XXIème siècle.

Toutes ces questions demeurent sans réponse. Elles ont néanmoins le mérite d’être posées, dans une mise en scène qui brouille les pistes qu’elle vient d’ouvrir, superpose les discours, glisse d’une époque à une autre, d’un média à un autre, part dans tous les sens, appelle pourtant un chat un chat et une guerre une guerre. En un mot, la dramaturgie nous oblige à réfléchir. Ainsi, Stanislas Nordey compose-t-il avec Je suis Fassbinder un collage passionnant, une sorte de calendrier de l’Avent iconoclaste, dont chaque case découvre une dimension imprévue et provocante.

Les metteurs en scène s’appuient sur des comédiens dont il faut saluer l’immense talent : Judith Henry et sa délicate sensibilité, Laurent Sauvage incroyable de naturel, même lorsqu’il incarne la mère de Fassbinder. Vinicius Timmerman vient de la comédie musicale et semble né pour le plateau, avec sa voix de crooner, impayable la bite à l’air et les talons aiguilles aux pieds. Dea Liane ne manque jamais de justesse. Enfin, la composition de Stanislas Nordey est époustouflante.

« Je suis Fassbinder » © Jean-Louis Fernandez
« Je suis Fassbinder » © Jean-Louis Fernandez

Au final, on ne sort pas indemne de ce spectacle brillant et déstabilisant. C’est tant mieux. Quand, en plus, le théâtre est au rendez-vous, que demander de plus ?

Trina Mounier


Je suis Fassbinder, de Falk Richter

Texte français : Anne Monfort

Mise en scène : Stanislas Nordey et Falk Richter

Avec : Judith Henry, Dea Liane, Stanislas Nordey, Laurent Sauvage, Vinicius Timmerman

Durée : 1 h 55

Production : Théâtre national de Strasbourg

Du 8 au 24 novembre 2017 à 20 heures, le dimanche à 15h30

De 9 € à 25 €

Teaser vidéo

Photos © Jean-Louis Fernandez


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