« J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne », de Jean‑Luc Lagarce, Théâtre Notre‑Dame à Avignon

« J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne » © Jean-Marie Huon

« Le jour
où il reviendra… »

Par Fabrice Chêne
Les Trois Coups

Seize ans après la disparition de Jean-Luc Lagarce, ses pièces n’ont jamais été aussi souvent montées. Dans la magnifique salle Rouge du Théâtre Notre-Dame, Mathilde Boulesteix signe avec la compagnie L’Instant précis une première mise en scène très prometteuse.

Jean-Luc Lagarce (1957-1995) est omniprésent durant ce festival, puisque pas moins de huit spectacles sont à l’affiche, Festival et Off confondus. Une véritable consécration. On pouvait avoir quelque appréhension en voyant d’aussi jeunes interprètes s’attaquer à une œuvre aussi forte et intense que J’étais dans ma maison…, l’avant-dernière de l’auteur, et l’une des plus jouées. Certaines pièces de Lagarce possèdent une dimension autobiographique qui ne les rend que plus émouvantes (l’auteur est décédé du sida à l’âge de trente-huit ans). Est-ce la raison de leur choix ? En tout cas, l’enthousiasme avec lequel ces jeunes comédiennes s’emparent du texte est palpable. Mathilde Boulesteix, qui interprète en outre le rôle de la sœur aînée, l’a mis en scène avec beaucoup de sobriété et d’intelligence.

J’étais dans ma maison… est une pièce sur l’attente : cinq femmes, la grand-mère, la mère, les trois filles attendent depuis des années le retour de l’unique garçon de la famille, qui n’a jamais donné de nouvelles depuis qu’il a quitté le domicile familial. La pièce s’ouvre sur ce retour. Désormais, il est là, il dort dans sa chambre. (Le personnage ne paraîtra cependant jamais sur scène.) Sous le coup de l’émotion, les cœurs s’ouvrent, les souvenirs affluent, les caractères se révèlent… Pourquoi le jeune frère est-il parti ? Le mystère se dissipe et la vérité se fait jour progressivement : les conflits du garçon avec son père, décédé depuis, puis sa maladie, sa mort prochaine…

Une maturité étonnante

Il y a quelque chose de tchékhovien dans cette pièce presque sans péripéties et où les femmes tiennent le premier rang. Le texte s’ancre jusque dans la représentation antique qui fait des femmes les gardiennes du foyer, de la mémoire familiale. Même si Lagarce se défendait d’écrire des tragédies, les longues tirades qui caractérisent son style, tout en rythme, chargées de répétitions, tiennent de la déploration, et ces cinq femmes semblent former un chœur de pleureuses modernes. « Toutes ces années que nous avons vécu à attendre… » Telle est bien la qualité première de l’interprétation des cinq comédiennes : de ce texte poignant, faire entendre toutes les résonances. Grâce à elle, les personnages prennent vie avec leurs attentes et leurs espoirs, leur révolte ou leur résignation.

Lagarce, en s’attardant sur le retentissement de l’absence du personnage masculin dans la vie de chacune de ces femmes, a choisi de mettre en avant le rôle de la sœur aînée et celui de la seconde. Le contraste entre la première (Mathilde Boulesteix), personnage d’institutrice posée, résolue, et sa cadette (Isaure Lapierre), émotive, sensuelle, passionnément attachée à son frère, est très bien rendu. Par leur jeu très physique qui laisse parfois éclater les rires ou les cris, les deux comédiennes font preuve d’une maturité étonnante. On peut en dire autant de la performance très convaincante de Julie Salles dans le rôle plus effacé de la mère. Une comédienne à suivre.

L’univers du dramaturge est restitué fidèlement. On sent autant d’application que de passion chez ces jeunes interprètes qui se livrent entièrement et vont puiser au fond d’elles-mêmes, même si le jeu reste de bout en bout très maîtrisé. 

Fabrice Chêne


J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne, de Jean‑Luc Lagarce

Texte disponible aux éditions Les Solitaires intempestifs

Cie L’Instant précis

linstantprecis.wifeo.com

Mise en scène : Mathilde Boulesteix

Assistant à la mise en scène : Franck Perruche

Avec : Isaure Lapierre, Laure Nicolas, Julie Salles, Messodie Samama, Mathilde Boulesteix

Création lumières : Julien Kosselek et Antoine de Giuli

Photos : © Jean-Marie Huon

Théâtre Notre-Dame • 13 à 17, rue du Collège-d’Annecy • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 85 06 48

Du 7 au 31 juillet 2011 à 11 heures

Durée : 1 h 20

16 € | 11 €