« Jour de Tour », de Christian Prigent, Grenier à sel à Avignon

Jour de Tour © Caroline Bigret Jour de Tour © Caroline Bigret

« Le tout est que ça ondule »

Par Élise Noiraud
Les Trois Coups

Drôle d’ovni que ce spectacle-là. Le passage du Tour de France. L’odeur du bord de route. D’abord l’attente, le bonheur d’être au creux de l’expectative. Puis la frénésie, le tourbillon, l’ivresse. Enfin, l’absence douce-amère laissée par un passage fugace, sorte de gueule de bois. Et l’inéluctable retour au rien, au pas grand-chose d’une vie de bords de chemin, d’entre-champs, de rivières, de blés, d’oiseaux. Tout ça, donc, sous nos yeux et, surtout, dans nos oreilles, une langue poétique. De la poésie, pour parler franchement, rendue à sa matérialité sonore tout autant qu’à une flagrante vivacité scénique. Sur scène, le texte de Christian Prigent est tout simplement mis en fête par Monique Hervouet. Une vraie « nouba » qu’on savoure avec gourmandise, voire gloutonnerie. Pour tous ceux qui ont aimé, un jour, la douce exaltation de s’entendre dire « les vlà, izarrivent ».

Quand ça commence, déjà, ils attendent. Trois comédiens. Trois personnages. Ou peut-être plus, beaucoup plus. Le texte de Christian Prigent n’est pas un texte théâtral à proprement parler : il n’y a pas de personnages, de dialogues, de didascalies, ou si, tout ça, mais sans schéma, ni plan, ni retour à la ligne. C’est une vaste foire incroyablement vivante, grouillante, qui, si on sait en illuminer la texture, jette tout simplement sur la scène la vie à l’état brut. Monique Hervouet le dit elle-même quand elle parle du travail de Prigent : « Le premier abord n’est pas aisé ». Et, effectivement, je demeure décontenancée, voire sceptique lors des premières minutes. Ce flot me submerge, je m’y noie, je ne comprends pas.

Puis, me fiant au bon sens populaire qui veut que plus on résiste à la vague, plus elle devient dangereuse, je me laisse porter. Et, au bout de quelques minutes : miracle. La langue-matière de Prigent me parle mieux que n’importe quel texte « structuré » de cette journée populaire où la foule attend les coureurs. Je vois les images, toutes, ça défile devant mes yeux à la vitesse du peloton. Et, en même temps, j’entends les mots, tous, et les apprécie dans leur saveur, leur étoffe, leur succulence. Drôle de grand écart que permet ce texte-là. Monique Hervouet l’avait aussi dit : « L’immersion tenace vous amène vite à une jubilation inégalable ». Dans le mille.

Alors qui, de Prigent ou de Hervouet, est à tenir responsable de cette fête sensationnelle ? Les deux, bien sûr, ainsi que les trois comédiens qui se coulent avec aisance et générosité dans le texte de Prigent. Leurs intentions, toujours claires, nous permettent peu à peu d’entendre vraiment et de penser, comme ils ont l’air de le penser, que « tout est normal ». Que cette manière-là de raconter cette journée particulière tient de l’évidence. L’écoute entre eux est admirable, et on imagine facilement la densité de travail qu’ils ont dû fournir sur le texte pour en dégager à ce point et la consistance et la puissance évocatrice. C’est drôle, c’est vivant, c’est d’une poésie hallucinante et d’une vigueur à peine croyable. On se régale, eux aussi. Quelle réussite. 

Élise Noiraud


Jour de Tour, de Christian Prigent

Banquet d’avril • 3, boulevard François‑Blancho • 44200 Nantes

06 11 11 21 88

Mise en scène : Monique Hervouet

Avec : Solenn Jarniou, Jean‑Pierre Niobé, Didier Royant

Scénographe : Émilie Lemoine

Éclairagiste : Yohann Olivier

Régisseur : Manu Drouot

Photo : © Caroline Bigret

Grenier à sel • 2, rue du Rempart-Saint-Lazare • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 27 09 11

Du 8 au 19 juillet 2009 à 17 h 40

Durée : 1 h 5

13 € | 9 € | 6 €