« la Fête », de Spiro Scimone, Théâtre des Marronniers à Lyon

« la Fête » © Aurélien Serre

La fête, cette hantise !

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Réjouissante surprise au Théâtre des Marronniers à Lyon. La jeune compagnie Le Fil présente « la Fête », une œuvre du dramaturge sicilien en vogue Spiro Scimone s’intéressant à l’existence des gens de peu. À la mise en scène : Valérie Zipper et Steven Fafournoux, deux passionnés d’un nouveau théâtre du quotidien.

Écrite en 1997, et publiée à L’Arche éditeur en 2003, la Fête installe sur le plateau un trio familial. Au cœur de la pièce, un enjeu pour la mère : persuader son mari et son fils récalcitrants de fêter avec elle l’anniversaire de son dépucelage ! Les années ont passé. La vie quotidienne est pesante. Comment continuer à célébrer une union et des relations que l’usure du temps et la précarité des moyens d’existence ont rendues quasiment impossibles ? Nostalgique de sa virginité, la mère voudrait s’amuser comme au temps de ses premiers émois amoureux. L’auteur dresse le portrait d’une ancienne vierge à la joyeuse folie ordinaire. Lié à sa « Marie », le père, figure décalée d’un « Joseph » passif et tyrannique à la fois, plombe les rapports d’un couple abîmé. Le fils, qui n’a rien d’un « Jésus », vit sa vie, plutôt secrète, dégoûté par son père et embarrassé par un Œdipe qui mériterait une analyse. Trio détonant dont la misère affective et matérielle ronge comme un cancer le commerce. Pièce noire alors ? Terrible ? Non. Parce que dans les mots de l’auteur et dans la mise en scène qui en est faite s’insinue constamment un humour salutaire qui confère aux situations dramatiques une humanité touchante.

Confrontés à une langue précise et économe, Valérie Zipper et Steven Fafournoux ont fait des choix judicieux pour représenter les tensions et les conflits qui hantent les personnages. La première de leurs options est celle d’afficher un théâtre pauvre, manière cohérente de nous soumettre des images misérables dont le pouvoir critique renvoie, hélas, aux conditions souvent pitoyables de la production théâtrale aujourd’hui. La deuxième est le souci constant de recourir à la dérision, notamment dans les costumes et les accessoires, pour décrire avec une distance sarcastique la triste vie des protagonistes de la pièce. Par exemple, la tenue clinquante de la mère et les vêtements avachis du père achetés sur un marché forain de produits tombés du camion. Ou encore, le mobilier squelettique déniché à l’occasion de soldes de matériel de camping. Et aussi, la nourriture et les boissons, mousseux et gâteau d’anniversaire compris, chapardés sans doute dans un supermarché discount. Et enfin, puisque c’est la fête, les dérisoires ritournelles de chansons à succès des années 1980.

Le travail de mise en scène est d’une grande acuité. Elle a pour résultat principal de nous faire aimer ce qui nous désespère. Les désolantes figures de la pièce sont nos frères humains. Les trois interprètes, qui n’ont pas l’âge des rôles, Émilie Canonge, Loïc Rescanière et Steven Fafournoux sont remarquables. S’appuyant sur les rares didascalies du texte, et notamment sur celles qui donnent du temps au temps, chacun d’eux parvient à donner corps à un personnage complexe tout à la fois repoussant et attachant. Gesticulation érotique de la mère, déguisement ridicule du père, apparence impeccable et soignée du fils. Tous les trois s’inscrivent avec une justesse émouvante dans les silences prolongés qu’ils imposent au texte. Terribles images mutiques où leur destin semble les accabler. Furieux moments corporels où ils paraissent s’escrimer à faire naître la fête en dépit de tout. Avec beaucoup d’intelligence, le jeu mêle sensibilité et inconsistance, joie de vivre et désespoir, révolte et impuissance. Tout est maîtrisé, fortement signifiant, et la pièce délibérément laconique de Spiro Scimone prend une épaisseur qui renvoie tantôt à Samuel Beckett, tantôt à la saga des Deschiens. Assurément du très beau travail théâtral. 

Michel Dieuaide


la Fête, de Spiro Scimone

L’Arche éditeur, 2003

Mise en scène : Valérie Zipper et Steven Fafournoux

Jeu : Émilie Canonge, Steven Fafournoux, Loïc Rescanière

Lumière et régie : Georges-Antoine Labaye

Production : Le Fil, compagnie théâtrale

Photo de la Fête : © Aurélien Serre

Théâtre des Marronniers • 7, rue des Marronniers • 69002 Lyon

Site : www.theatre-des-marronniers.com

Réservations : 04 78 37 98 17

Du 9 au 20 avril 2015 : du jeudi au samedi à 20 h 30, le dimanche à 17 heures, le lundi à 19 heures

Durée : 1 h 10

Tarifs : de 8 € à 15 €