« la Ménagerie de verre », de Tennessee Williams, Théâtre de la Commune à Aubervilliers

Éclats de verre

Par Sylvie Beurtheret
Les Trois Coups

Faisons un rêve… De là-haut, ce vieux crocodile de Tennessee (mort en 1983, seul et oublié de tous) peut voir son retour en grâce sur les scènes françaises d’un théâtre subventionné qui l’avait longtemps délaissé. Dans les boiseries du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, il peut même entendre respirer, amplement, son premier grand succès. Car Jacques Nichet s’est fait souffleur de verre. Et a façonné une pièce brute, antinaturaliste, merveille d’onirisme, de poésie, d’humour et de cruauté, portée par le jeu de cristal de quatre lumineux comédiens. On reste sans voix, brisé en mille éclats de rire et d’émotion.

la-menagerie-de-verreD’abord, retentissent les cuivres pompiers d’une musique annonciatrice du vrai mélo hollywoodien. Tandis qu’en noir et blanc s’affiche sur grand écran : « La Ménagerie de verre. Un film de Tennessee Williams ». Et puis surgit le présentateur, Tom, vareuse bleu marine et clope au bec. Ambiance « la Dernière Séance ». L’illusion est parfaite, qui nous ramène aux origines de l’œuvre : un scénario de cinéma, finalement adapté au théâtre en 1945 par Tennessee Williams, parce que ces messieurs de la Métro Goldwyn Mayer lui avaient refusé son script. Bien leur en prit ! La Ménagerie de verre, étrange mélange de deux écritures, fut un triomphe. Et si la magie opère encore ce soir, c’est que le prestidigitateur Jacques Nichet a su sortir de son chapeau une mise en scène respectant scrupuleusement les nombreuses règles imposées par le dramaturge américain. « La pièce, indique notamment Tennessee Williams dans ses innombrables didascalies, se passe dans la mémoire et n’est donc pas réaliste. La mémoire se permet beaucoup de licences poétiques. »

La mémoire, donc. Celle de Tom. Personnage-narrateur-double de l’auteur, il nous entraîne dans les remous terribles de l’histoire de sa famille sans père, parti sans laisser d’adresse. Une famille qui se déchire et se débat, en manque d’air et d’avenir dans le petit appartement de la ville industrielle de Saint Louis, au nord des États-Unis. Tandis que dehors, la crise économique des années 1930 et l’approche inéluctable de la guerre font entendre leurs grondements oppressants. Convoquant les fantômes d’une mère étouffante et frustrée et d’une sœur adorée, infirme et fragile comme sa collection d’animaux de verre, il se fait son cinéma dans sa tête, Tom. Et, en spectateur médusé, on visionne, au premier rang, les pérégrinations de sa mémoire projetée sur grand écran.

Dans un décor aussi dépouillé qu’un paysage cérébral, où de rares accessoires surgissent parfois du néant, toute la magie vient de ce tyrannique écran, comme tombé du ciel. Omniprésent derrière la mystérieuse transparence d’un rideau de fils noirs (frontière avec la vraie vie), il transcende la réalité par le pouvoir des images diffusées. Hallucinations, réminiscences, bribes d’imaginaire et lambeaux de rêves hantent et s’agrippent, mêlant onirisme et merveilleux au miroir cruel et froid du quotidien.

Et, devant ce mur d’images, mais aussi de légendes-pieds de nez qui soulignent, commentent, raillent et ponctuent scènes et dialogues, comme au temps du cinéma muet, jouent les comédiens. Au diapason (toujours !) et sans pathos (jamais !), leur jeu kaléidoscopique nous emporte loin, très loin. Tel Stéphane Facco (Tom), enragé et tendre, torride avec son envie dévorante de prendre le large et sa sensualité à la Marlon Brando dans Un tramway nommé désir. Telle Luce Mouchel (Amanda), follement drôle, humaine et caricaturale en mère-enfant hystérique et possessive, tour à tour « sorcière bien-aimée », Scarlett O’Hara, Grace Kelly ou Blanche-Neige attendant son Prince charmant dans son cercueil de verre.

Mais on se souviendra surtout longtemps de la bouleversante Agathe Molière, si légère et grave, touchée par la grâce dans ce rôle de Laura, qu’elle interprète avec une finesse rare. Tous, virtuoses de leur corps, impriment à la pièce un rythme digne des grands mélos américains, où des incendies de douce poésie (ah… la scène de la danse et du baiser de Laura et Jim, interprété par un Michaël Abiteboul tout en nuances) côtoient une violence débridée. Tandis que suinte la musique, fox-trot nasillard échappé d’un Gramophone ébréché ou déchaînement paroxystique de notes devenues folles. Car, « dans le souvenir, tout semble se passer en musique ».

Mais quand Laura souffle la flamme vacillante de sa bougie, nous abandonnant au noir final, c’est le silence qui règne soudain. Lourd, long, avant que les applaudissements explosent. Peut-être ne voulions-nous pas nous réveiller de ce rêve fellinien, étrange et pénétrant ? Peut-être, aussi, nous étions-nous cognés à nos vieilles douleurs familiales et à nos propres solitudes, que raniment des temps tourmentés ? Toujours est-il que nous sommes repartis « le cœur en fièvre et le corps démoli ». Avec, en nous, « quelque chose de Tennessee ». 

Sylvie Beurtheret


la Ménagerie de verre, de Tennessee Williams

Production : Théâtre de la Commune, centre dramatique national d’Aubervilliers et Cie L’Inattendu

Texte français : Jean-Michel Déprats

Mise en scène : Jacques Nichet

Avec : Michaël Abiteboul, Stéphane Facco, Agathe Molière, Luce Mouchel

Assistante à la mise en scène : Aurélia Guillet

Composition musicale : Malik Richeux

Scénographie : Philippe Marioge

Lumières : Dominique Fortin

Son : Bernard Valléry

Images : Christian Guillon et Mathilde Germi

Costumes : Catherine Cosme

Avec l’équipe technique du Théâtre de la Commune

Théâtre de la Commune • 2, rue Édouard-Poisson • 93304 Aubervilliers

Réservations : 01 48 33 16 16

Du vendredi 13 novembre 2009 au dimanche 6 décembre 2009

Mardi et jeudi à 19 h 30, mercredi, vendredi et samedi à 20 h 30, dimanche à 16 heures, relâche exceptionnelle le dimanche 29 novembre 2009

Durée : 2 heures

De 5 € à 22 €