« la Mouette », d’après Anton Tchekhov, Théâtre de la Bastille à Paris

Une fiesta pour le corps et l’esprit

Par Élisabeth Hennebert
Les Trois Coups

Camar‑Mercier et Perrenoud, en cuisine, et la Cie Kobal’t, en salle, nous mitonnent et nous servent une mouette savoureuse.

En dépit de son titre gracieusement ornithologique, la Mouette est une vraie vacherie à mettre en scène. Une intrigue en carton (Simon aime Macha qui aime Constantin qui aime Nina qui aime Boris qui vit avec Irène : tout le monde pleure), des tirades kilométriques sur l’art d’écrire, l’art d’interpréter, l’art d’être artiste : merci l’auteur ! Beaucoup se cassent les dents sur ce volatile pas très tendre.

Premier bon point, cette nouvelle version ne tombe pas dans le piège habituel de la transposition. « Souvent, monter un classique étranger en France revient juste à déplacer le texte à un autre endroit et à une autre époque. On fait Hamlet dans un stade, dans un sauna, au Club Med, mais le texte ne bouge pas ». Bien dit, monsieur Clément Camar-Mercier, adaptateur et traducteur de grand talent ! Tout a été réécrit avec une subtilité et une finesse de perception qui portent à l’admiration. Peut‑être parce qu’il n’est pas russophone et que sa traduction part d’une version anglaise du texte, il a laissé de côté tout l’oripeau slave pour s’attaquer directement au cœur du sujet, à ce qui fait l’intérêt universel de cette pièce plutôt mal ficelée, de l’avis même de son auteur, et dont la création, en 1896, fit un bide colossal. Quel est‑il ce cœur ?

Moelleuse à cœur

D’abord, comme toujours chez Tchekhov, c’est la maison, et non tel ou tel personnage, qui joue le rôle principal. Le public est convoqué à un barbecue d’été dans une propriété familiale au bord d’un lac, convaincant dès la première minute grâce à un dispositif immersif qui favorise l’illusion. Par une série de procédés plus ingénieux les uns que les autres, Thibault Perrenoud donne à voir, entendre, humer, toucher cette maison au bord de l’eau : c’est appétissant, on en mangerait ! Peu de spectacles sont aussi festifs que celui‑ci. Entre autres prestations d’acteurs réussies, fourchette d’or pour celle de Guillaume Motte, instituteur dépressif et expert en grillade, cristallisant à lui tout seul l’hystérie d’une maison isolée dans laquelle macèrent ensemble plusieurs mégalos / paranos très très atteints.

Ensuite, et c’est ce qui distingue cette pièce dans le répertoire de son auteur, c’est le testament intellectuel, le manifeste sur l’art de Tchekhov. Le sujet est glissant, casse-gueule et pourtant attendu, des fameuses tirades qui peuvent s’avérer formidablement ennuyeuses si on n’a pas de vraies bonnes idées pour les sortir du formol. J’ai entendu sonner les propos sur l’écriture, sur le jeu scénique, sur le sens de l’art comme jamais, c’est beau à pleurer. De l’amusement, on passe à l’envoûtement : ce spectacle continue à vous porter longtemps après que vous avez quitté la maison Tchekhov. Impossible de rivaliser avec tant de talent, il me reste la ressource du mauvais jeu de mots : la Cie Kobal’t, c’est de la bombe ! 

Élisabeth Hennebert


la Mouette, d’après Anton Tchekhov

Cie Kobal’t

www.kobal-t.com

Traduction et adaptation : Clément Camar‑Mercier

Mise en scène : Thibault Perrenoud, assisté de Guillaume Motte

Scénographie : Jean Perrenoud

Avec : Marc Arnaud, Mathieu Boisliveau, Chloé Chevalier, Caroline Gonin, Éric Jakobiak, Pierre‑Stefan Montagnier, Guillaume Motte, Aurore Paris

Conception lumières et régie générale : Xavier Duthu

Décors et accessoires : Alice Quoirin, Martine Perrenoud, Franck Lagaroje

Théâtre de la Bastille • 76, rue de la Roquette • 75011 Paris

Billetterie : 01 43 57 42 14

www.theatre-bastille.com

Métros : Bastille (lignes 1, 5 ou 8), Voltaire (ligne 9) ou Bréguet‑Sabin (ligne 5)

Jusqu’au 1er avril 2017, tous les soirs sauf le dimanche : jusqu’au 11 mars à 20 heures, du 13 au 25 mars à 21 heures, du 27 mars au 1er avril à 20 heures

Tarifs : 24 €, 17 € et 14 €

Durée : 1 h 50