« la Nuit des rois », de William Shakespeare, Théâtre de la Croix‑Rousse à Lyon

« la Nuit des rois » © Ronan Thenaday « la Nuit des rois » © Ronan Thenaday

Jubilatoire et virtuose

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

La réputation de Jean‑Michel Rabeux est quelque peu sulfureuse : le metteur en scène rechercherait ce désordre à l’œuvre dans la création théâtrale selon Jouvet. Il revendiquerait haut et fort la liberté artistique, chercherait le plus juste, le plus nu, le plus singulier, le plus dangereux de l’âme humaine pour mieux communiquer avec le public, mieux « transmettre », maître-mot.

On comprend mieux dès lors que, lorsqu’il s’empare d’un classique, il ne va pas en proposer une version soft, mais qu’il va la triturer jusqu’à lui faire rendre son jus. C’est ce qu’il fait avec la Nuit des rois de Shakespeare, réussissant le tour de force de l’adapter pour en faire un objet complètement contemporain et de le respecter à la lettre : le grand dramaturge anglais y reconnaîtrait tous ses petits.

Alors que fait Jean‑Michel Rabeux de cette épiphanie nocturne, de cette fête un rien dionysiaque durant laquelle tout (ou presque) est permis ? Un spectacle rock’n roll dans tous les sens du terme. La bande‑son est constituée de tubes des années 1970 utilisés avec précision puisqu’ils disent toujours quelque chose, comme quand Olivia se désespère de n’être pas aimée au rythme de Everybody Needs Somebody… to Love. Et cela nous est livré en direct par des comédiens tous musiciens, capables de chanter, de jouer du saxo ou de la guitare, ou encore du piano électrique. C’est entraînant en diable, et il vous prend des envies de danser tout autant que de vous tordre le cou pour ne rien louper de ce qui se passe, de ce qui se dit sur scène.

Qui est qui ?

Parce que, bien sûr, il y a une intrigue, et même sacrément imbriquée : deux jumeaux subissent un naufrage. Chacun des deux survit, persuadé que son alter ego est mort noyé. Ce sont bien sûr des « vrais » jumeaux, prétextes à toutes les illusions, jeux de miroir et quiproquos, et surtout jeux sur l’identité et le sexe. Qui est qui ? Mystère…

Viola, donc, la jumelle, pour s’en sortir dans un monde dominé par les hommes, se travestit en homme et arrive à la cour du duc dont elle tombe immédiatement amoureuse alors que lui, évidemment, n’a d’yeux que pour une autre, Olivia, qui va succomber au pouvoir séducteur de… Viola. C’est – presque – du Racine ! Et Olivia trouve parfois les accents de Phèdre quand elle exprime son trouble. Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue, etc. Sauf que le, c’est la. Peu importe, Olivia est prête à assumer cet amour‑là. Jusqu’au dénouement qui permettra de sauver tout le monde et la bonne morale en plus.

Esprit de troupe et goût de la comédie

L’on imagine ce qu’une troupe excellente peut faire de cet imbroglio joyeux. Tous sont formidables, et l’on ne sait de qui faire particulièrement mention. Citons Céline Milliat-Baumgartner, en particulier, bouleversante dans le rôle de Viola, troublée et malheureuse de l’équivoque qu’elle a elle‑même semée ; Hubertus Biermann, en duc hautain amené à baisser les armes ; ou encore Noémie Devalay-Dessiguier à la voix d’or. Mais l’essentiel est qu’on sent vraiment un esprit de troupe, que personne ne joue sa partition en solo, que derrière la direction d’acteur, on sent des comédiens attentifs à ce que font les autres quand ils sont, eux, assis sur un banc, comme un public de foire. Comme ils sont attentifs aux spectateurs avec lesquels ils nouent une véritable complicité, ne fût‑ce qu’en les saluant au moment de l’entrée en scène qui se fait par la salle.

Il faut encore dire un mot du décor ultramoderne avec ses grandes façades de fer peintes, ses grands tiroirs qui permettent les entrées, les sorties, les dérobades et les apparitions. Et dans le même temps, tout est actionné à vue par main d’homme, c’est aussi du théâtre de tréteaux… Les époques se superposent, tout s’enchaîne à vive allure, le public rit de bon cœur, il est heureux de ce qu’il reçoit : du théâtre, du Shakespeare, de la musique, de l’intelligence sans prétention, de la générosité à la pelle… 

Trina Mounier


la Nuit des rois, de William Shakespeare

Mise en scène et adaptation : Jean‑Michel Rabeux

Traduction et adaptation : Marco Sabbatini

Avec : Hubertus Biermann, Patrice Botella, Bénédicte Cerutti, Corinne Cicolari, Claude Degliame, Georges Edmont, Noémie Devalay‑Ressiguier, Gilles Ostrowsky, Céline Millat‑Baumgartner, Christopher Sauger, Eram Sobhani, Mr Bo Weavil

Décor, maquillages et costumes : Pierre‑André Weitz

Chef d’orchestre : Seb Martel

Son : Samuel Mazzotti

Lumières : Jean‑Claude Fonkenel

Assistant à la mise en scène : Pierre Godard

Assistante lumière : Élise Lahouassa

Régie générale : Florent Gallier

Régie lumière : Karim Labed

Régie son : Johan Guyon

Construction des décors : Florent Gallier, Bertrand Killy, Dominique Métais

Peintures : Fabienne Killy

Réalisation des costumes : Nathalie Bègue

Photo : © Ronan Thenaday

Production déléguée : la Compagnie

Coproduction : la Compagnie, M.C.93 Bobigny, maison de la culture de Saint‑Denis, la Rose des vents, scène nationale de Villeneuve‑d’Ascq / Lille Métropole, le Bateau‑Feu, scène nationale de Dunkerque, le Maillon-théâtre de Strasbourg, scène européenne

Théâtre de la Croix-Rousse • place Joannès-Ambre • 69004 Lyon

Réservations : 04 72 07 49 49

Site : www.croix-rousse.com

Du 16 au 27 octobre 2012 à 20 heures

Durée : 2 h 20

Tournée :

  • Le 6 décembre 2012, Théâtre de Cusset (04 70 30 89 47)
  • Les 13 et 14 décembre 2012, Théâtre des Treize‑Arches à Brive (05 55 24 11 13)
  • Le 18 décembre 2012, l’Agora à Boulazac (05 53 35 59 65)
  • Le 8 janvier 2013, Théâtre de Chelles (01 64 21 02 10)
  • Les 16 et 17 janvier 2013, le Figuier blanc à Argenteuil (01 34 23 58 00)