« la Peur », d’après Stefan Zweig, Théâtre Michel à Paris

« la Peur » © D.R.

Fenêtre sur cœur

Par Bénédicte Fantin
Les Trois Coups

Élodie Menant signe une adaptation hitchcockienne de la nouvelle de Stefan Zweig. Les tourments d’une femme adultère y sont dépeints dans une mise en scène efficace menée par un trio d’acteurs convaincants.

Stefan Zweig fait l’objet d’un engouement théâtral certain : Amok est transposé sur le plateau du Théâtre de Poche-Montparnasse ; un seul en scène interprété par Jérôme Kircher retrace le Monde d’hier au Théâtre des Mathurins, et, dix mètres plus loin, le Théâtre Michel présente la Peur. Les metteurs en scène ont bien compris qu’adapter une œuvre de Stefan Zweig, c’était s’assurer une salle de spectacle captivée. Grand maître du suspense, l’auteur autrichien est en effet la référence du thriller psychologique. Ses personnages en prise à des obsessions qui les mènent souvent jusqu’aux frontières de la folie sont décrits avec une finesse d’entomologiste. Du pain béni pour nourrir le monologue intérieur des comédiens qui s’emparent du texte !

Dans la Peur, on s’intéresse à un jeune couple bourgeois. Fritz est un brillant avocat qui entretient Irène, sa coquette femme désœuvrée. Amoureuse de son mari, cette dernière le trompe néanmoins avec un musicien. L’insouciance d’Irène s’étiole au fur et à mesure qu’un maître chanteur, qui prétend être la femme de son amant, la menace de tout dévoiler à Fritz. La jeune femme sombre alors dans une paranoïa autodestructrice jusqu’à la révélation finale qui confère un double niveau de lecture à la pièce qui vient de se jouer sous nos yeux.

L’esthétique du cinéma des années cinquante transparaît dans les costumes et le décor mobile qui campe le foyer cossu du couple pour en fin de compte symboliser la prison intérieure dans laquelle s’enferme Irène. Le train-train amoureux déraille quand Ophélie Marsaud fait son entrée en scène. L’actrice offre une interprétation sans fausse note de cette femme dérangeante et manipulatrice. Sa présence muette lors de dialogues entre Irène et Fritz nous plonge dans la psychose de la femme adultère, obsédée par cette épée de Damoclès permanente qui s’invite jusque dans son salon. La femme mystérieuse est-elle une simple métaphore du remords née dans l’esprit tourmenté d’Irène ou représente-t‑elle une réelle menace pour le couple ? Plus Irène s’entête dans le mensonge, plus le public espère l’aveu qui la libérera de la folie.

Élodie Menant et Aliocha Itovich interprètent des personnages ambigus : une femme qui trompe un mari aimant et un mari trop aveugle pour n’avoir rien à se reprocher. Dans l’ensemble, leur jeu sert la tension de la pièce, notamment celui d’Élodie Menant qui gagne en intensité jusqu’au paroxysme final de l’angoisse. Les phrases lapidaires du mari, avocat pénaliste, sont savoureuses pour le spectateur omniscient : « La peur détruit, la punition apaise ». Les échanges des deux acteurs manquent parfois de naturel, mais ce parler artificiel peut aussi s’entendre comme un parti pris qui traduit la fausseté régnant au sein du couple.

Le spectacle est un condensé de tension dramatique qui captive le public grâce à un intelligent travail de réécriture. Les intrigues de Stefan Zweig n’ont pas fini de revivre sur les planches. 

Bénédicte Fantin


la Peur, d’après Stefan Zweig

Mise en scène : Élodie Menant

Avec : Hélène Degy en alternance avec Élodie Menant, Aliocha Itovich, Ophélie Marsaud

Lumières : Marc Augustin

Décor : Olivier Defrocourt

Costumes : Cécile Choumiloff et Sylvie Lefray

Photos : © D.R.

Théâtre Michel • 38, rue des Mathurins • 75008 Paris

Réservations : 01 42 65 41 30

Site du théâtre : www.theatre-michel.fr

Métro : Havre‑Caumartin

Jusqu’au 26 mars 2017, du jeudi au dimanche à 19 heures

Durée : 1 h 15

29 € | 25 € | 18 €