« la Résistible Ascension d’Arturo Ui », de Bertolt Brecht, Théâtre de la Ville à Paris

Ui, tyran et histrion historique

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

En 1960, la troupe légendaire du Berliner Ensemble triomphe au Théâtre de la Ville avec « la Résistible Ascension d’Arturo Ui » de Brecht. Ces jours‑ci, l’histoire se répète avec la venue de la troupe en plein Festival d’automne. Mais cette fois, la mise en scène d’« Arturo Ui » est signée Heiner Müller (qui l’a créée en 1995 avec Martin Wuttke dans le rôle‑titre). Un spectacle incontournable et historique, à plus d’un titre.

Le Berliner Ensemble, aujourd’hui auréolé de gloire, a connu des heures plus sombres dans les années 1990 : en 1995, sa situation financière et artistique est si délicate que Heiner Müller accepte de monter une pièce qui a des chances de faire des recettes, la Résistible Ascension d’Arturo Ui. Ce sera d’ailleurs son dernier travail théâtral.

Bertolt Brecht écrit la pièce en 1941, en Finlande, avant de fuir aux États‑Unis le cauchemar nazi. Il la poste depuis Los Angeles en rêvant d’un succès à Broadway. Il remaniera son texte durant les deux années précédant sa mort, en 1956. Aussi n’assistera‑t‑il pas à la première mise en scène de Peter Paliztsch (son élève), à Stuttgart, avec la troupe du Berliner Ensemble (et Ekkehard Schall dans le rôle d’Ui). Il ne connaîtra pas non plus la seconde version de cette mise en scène, qui deviendra mythique en Europe à partir de 1959.

Brecht a inventé de nombreuses fables engagées sur le destin de l’Allemagne (six pièces et un film), mais Arturo Ui prend vraiment l’allure d’une analyse socio-économique du fascisme. Derrière les quinze tableaux qui composent la pièce se dévoilent les étapes de la montée nazie, de 1929 à 1938. Des panneaux « critiques » sont censés l’indiquer sur scène. Les personnages se réfèrent à Hitler (Ui), au dernier président du Reich (Dogsborough), au chancelier d’Autriche (Dullfeet), au chef des S.A. (Roma), au ministre de la Propagande boiteux Goebbels (Givola), etc. Cependant, l’action se déroule dans la « jungle » de Chicago, dans les années 1920, en pleine période de prohibition, et les personnages sont des « héros gangsters » qui parlent en vers : ils s’inspirent aussi bien d’Al Capone que des récits historiques populaires et shakespeariens comme Richard III.

Heiner Müller choisit de couper et resserrer les fameux tableaux, de répéter plusieurs fois la même scène (le discours d’Ui sur sa « foi ») et de placer le prologue « forain » à la fin, en guise d’épilogue. Il innove même en ouvrant le spectacle sur l’adaptation musicale du poème de Goethe, le Roi des aulnes (qui évoque un monstre maléfique assassin et fait subtilement écho au dernier vers du texte « le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde »). Le parti pris du metteur en scène consiste à souligner le lien entre politique, crime et divertissement, et à exacerber la théâtralité d’Ui (joué depuis 1995 par le prodigieux Martin Wuttke). Pour ce faire, il campe d’abord le paysage mafieux : le trust du chou‑fleur déplore les difficultés économiques qui dégradent son activité à Chicago et cherche à obtenir des subventions de la ville. Il parvient à corrompre le maire Dogsborough en lui offrant des actions dans une société de transport fluvial (nouvellement acquise de façon frauduleuse), ainsi qu’une maison de campagne.

« la Résistible Ascension d’Arturo Ui » © Barbara Braun
« la Résistible Ascension d’Arturo Ui » © Barbara Braun

Puis l’on assiste à l’ascension aussi bien théâtrale que politique et mafieuse, du « héros » de la pègre : Ui cherche à s’allier avec le trust du chou‑fleur pour régner sur Chicago et fait pression sur Dogsborough pour y parvenir. Il prend des cours de théâtre pour assurer son « entrée dans le monde » avec un comédien shakespearien (joué par Jürgen Holtz que l’on a vu dans l’Opéra de quat’sous et Lulu). Il commence par promettre aux commerçants de choux‑fleurs de les protéger de prétendues violences, moyennant un substantiel pourcentage sur leurs ventes. Un vendeur de légumes contestataire verra ses entrepôts brûlés et n’obtiendra qu’une parodie de procès. Ui trafique enfin le testament du vieux Dogsborough – obtenant ainsi les rennes de Chicago – avant d’assassiner Dullfeet, qui dirige la ville de Cicero. Pour s’emparer des deux grandes villes (et d’autres suivront !), il n’a pas hésité à tuer ses lieutenants et amis, dont Roma qui revient le hanter… Dans la dernière séquence, un Monsieur Loyal ou animateur de talk‑show rappelle aux spectateurs qu’ils viennent d’assister à un « drame historique » (à tous points de vue !) – cette exhibition du caractère artificiel de la représentation étant censée aviver leur conscience.

Cette version se révèle à la fois fidèle à l’esprit brechtien et novatrice. Les références au nazisme sont nombreuses et originales, car elles font écho au monde du divertissement et du théâtre. La scène du procès liée à l’incendie des entrepôts est ainsi remplacée par un moment radiophonique – l’enregistrement du vrai dialogue entre Goering et Dimitrov, celui‑ci accusé en 1933 de l’incendie du Reichstag par les nazis. La symbolique croix gammée se dessine sur le corps d’Ui faisant des pantomimes sinistres. Hitler est à la fois montré et « étrangéifié » au moyen d’une diction artificielle, d’une animalité et d’un histrionisme exacerbés. Il faut d’ailleurs souligner le jeu extraordinaire de Martin Wuttke campant un Ui monstrueux car hétérogène : proche du reptile rampant ou du dogue sanguinaire, féminisé, apprenant à jouer le « dictateur » ; bref, comique et effroyable. Seul bémol : la rapidité du texte traduit qui défile sur le panneau au‑dessus de la scène empêche un peu de se concentrer sur l’ingéniosité du comédien.

D’autres trouvailles émaillent le spectacle, et toutes concourent à souligner la collusion entre mafia, jeu et politique, tout en opérant la distanciation chère à Brecht. Des « songs » ou des adresses au public brisent le réalisme de la fable. Des personnages grimés en vert ou portant des masques d’animaux envahissent la salle. Surtout, la scénographie, abstraite, relie les univers de la pègre, de la politique et du divertissement : sur le plateau, un effet de perspective produit par des colonnes latérales conduit le regard vers un point de fuite central, une machine (métaphore de l’industrie et du théâtre) surmontée d’une petite scène (c’est là où Ui s’élève en tuant Dosborough)… Au milieu se trouve une bouche de métro qui s’apparente aussi à une fosse, un trou ou une cage. Il faudrait évoquer aussi les objets symboliques qui apparaissent dans certains tableaux : rideaux de velours rouge, cadres rouges, etc. Les lumières, les costumes, la musique, suggèrent aussi ce lien entre mafia, jeu et politique. Au final, tout le monde (gangsters, politiciens, acteurs, journalistes, y compris le public qui a envie de danser sur The Night Chicago Died de Paperlace qui égrène le spectacle) semble complice de l’ascension d’Ui. Celle‑ci était pourtant « résistible ». Mais l’appel de la jungle et du divertissement est trop puissant. Le baiser de théâtre de Martin Wuttke, si proche du « heil » hitlérien, trop séduisant. C’est très fort. 

Lorène de Bonnay


la Résistible Ascension d’Arturo Ui, de Bertolt Brecht

Berliner Ensemble • Theater am Schiffbauerdamm • Bertolt‑Brecht‑Platz • 110117 Berlin

030 – 284 08 155

theaterkasse@berliner-ensemble.de

www.berliner-ensemble.de

Mise en scène, décor, lumière : Heiner Müller

Collaboration à la mise en scène : Stephan Suschke

Avec : Martin Wuttke, Martin Schneider, Volker Spengler, Martin Seifert, Stefan Lisewski, Jürgen Holtz, Margarita Broich, Roman Kaminski, Michael Gerber, Veit Schubert, Michael Rothmann, Uli Pleßmann, Thomas Wendrich, Detlef Lutz, Jörg Thieme, Axel Werner, Heinrich Buttchereit, Michael Kinkel, Victor Deiß, Uwe Preuss, Ruth Glöss, Uwe Steinbruch, Larissa Fuchs, Stephan Schäfer

Décor et costumes : Hans Joachim Schlieker

Son : Alexander Bramann

Chef costumière et maquillage : Barbara Naujok

Sculpture : Jurij Mirtschin

Lumières : Ulrich Eh

Directeur technique : Stephan Besson

Photos : © Barbara Braun

Théâtre de la Ville • 2, place du Châtelet • 75004 Paris

www.theatredelaville-paris.com

Réservations : 01 42 74 22 77

Du 24 au 28 septembre 2012 à 20 h 30, relâche le mercredi 26 septembre

Durée : 3 h 20 (entracte compris)

34 € | 28 € | 25 €