« la Vieille Dame qui fabrique 37 cocktails Molotov par jour », de Matéï Visniec, Théâtre Sorano à Toulouse

la Vieille Dame qui fabrique 37 coktails Molotov par jour © A. Karelias / Fotolia. Montage Sciapode la Vieille Dame qui fabrique 37 coktails Molotov par jour © A. Karelias / Fotolia. Montage Sciapode

Des personnages touchants

Par Diane Launay
Les Trois Coups

« La Vieille Dame qui fabrique 37 cocktails Molotov par jour » est la dernière pièce du dramaturge Matéï Visniec. Dans cette œuvre drôle et touchante, il dévoile les interrogations d’un auteur angoissé par les mystères de la création.

Le texte de Visniec, porté par la mise en scène d’un de ses camarades, Jean‑Pierre Beauredon, et par les acteurs de la Cie Beaudrain‑de‑Paroi, compose un univers un peu enfantin, qui évoque celui de la fée Carabine dans un roman de Daniel Pennac, où le personnage principal, Malaussène, gagne sa vie en tant que bouc émissaire d’un grand magasin, affecté au service après-vente. Dans la pièce de Visniec, c’est l’auteur qui tient le rôle de bouc émissaire de la création, torturé par ses propres personnages, qui le harcèlent de réclamations, de critiques, de leçons sur l’art, etc. D’un certain point de vue, ces êtres incongrus ne sont qu’une projection de l’imagination de l’auteur, le reflet de sa propre conscience, d’un surmoi un peu envahissant de perfectionniste éternellement insatisfait, manifestation d’une personnalité fragmentée à tendance schizophrénique…

La pièce pourrait donc se contenter de tourner autour de la caricature, somme toute assez commune, du créateur à demi fou, en proie à un délire de persécution, submergé par l’égocentrisme et la mégalomanie. Au contraire, Visniec propose une réflexion humble et touchante sur la création : ce n’est pas l’ego de l’auteur qui est à l’origine de l’art, mais le monde extérieur, ses images, ses odeurs, ses couleurs et ses signes imprévisibles et incompréhensibles, que l’artiste tente d’élucider. La publicité, les affiches, les panneaux routiers, l’envahissement des symboles et des signes dans l’espace urbain composent un univers poétique qui préexiste à l’homme et n’attend que d’être lu par lui pour être parachevé.

L’auteur est aussi mis à bas de son piédestal par sa rencontre avec les « vraies » gens de la « vraie » vie, comme Maria et Didier travaillant dans un café, et qui, par leur humanité faite de désirs et de souffrances, lui rappellent que le monde ne se divise pas en héros et en antihéros. Avec beaucoup d’humour et de cœur, Matéï Visniec met à nu les crises d’humilité et de mégalomanie du créateur, qui doit se faire simple vecteur du réel et de sa poésie intrinsèque… et doit cependant également réaliser l’opération complexe, magique et intime, permettant de passer de l’observation de la réalité à la transmutation artistique…

Jean‑Pierre Beauredon caresse Visniec à rebrousse‑poil

Jean‑Pierre Beauredon, le metteur en scène, est un bon camarade de Matéï Visniec, mais n’hésite pas à le caresser à rebrousse-poil. Il a voulu se démarquer du réalisme voulu par l’auteur, et a insufflé de l’absurde, des images étranges, qui visent à produire du décalage, à faire s’interroger le spectateur. Un hélicoptère, une chaise à un pied, un panier de fraises tombant des cintres créent des images poétiques et déconcertantes : cependant, à ce jeu‑là, n’était-il pas possible d’aller plus loin, vers la création d’un univers onirique, pas moins dépouillé, mais plus fort et plus cohérent ? À mon goût, l’univers composé par Jean‑Pierre Beauredon manque un peu d’une identité fortement affirmée. Peut être serait‑il possible d’accompagner et de soutenir le travail des acteurs, qui façonnent des êtres tendres et décalés, un peu Deschiens, peut être ? Denis Rey, dans le rôle de l’auteur, suggère aussi une piste insuffisamment exploitée, celle d’un personnage à la Tati, affectueusement idiot, le corps un peu raide, mais léger de poésie et de gaffes, qui subirait comme dans un rêve l’assaut répété de ses propres personnages…

Malgré quelques petits accrocs, puisqu’il s’agit encore de la phase de rodage, des premières représentations, la pièce de Visniec et la Cie Beaudrain‑de‑Paroi offrent avec la Vieille Dame qui fabrique 37 cocktails Molotov par jour de réels moments hilarants et émouvants, des personnages touchants à dimension humaine, et un regard humble et sensible sur la création. 

Diane Launay


la Vieille Dame qui fabrique 37 cocktails Molotov par jour, de Matéï Visniec

Mise en scène : Jean‑Pierre Beauredon

Assistante : Cathy Brisset

Avec : Jean‑Pierre Beauredon, Cathy Brisset, Claude Delrieu, Didier Le Gouic, Denis Rey, Françoise Soucaret

Création lumière : Mickaël Vigier

Création musicale : Claude Delrieu et Dominique Malan

Costumes : Éric Sanjou

Décor : Michel Broquin, Cie Créature

Images vidéo : Benoît Maestre

Photo : © A. Karelias‑Fotolia / Montage Sciapode

Équipe technique de l’espace Apollo de Mazamet : Gilles Sousa, David Paric, Franck Tantin

Production : Fadila Koob

Théâtre Sorano • 35, allées Jules‑Guesde • 31000 Toulouse

Réservations : 05 34 31 67 16

Du 8 au 13 avril 2008, du mardi au jeudi à 20 heures, vendredi et samedi à 21 heures, dimanche à 16 heures

De 9 € à 19 €