« la Visite de la vieille dame », de Friedrich Dürrenmatt, l’Élysée à Lyon

la Visite de la vieille dame © Cie du Bonhomme la Visite de la vieille dame © Cie du Bonhomme

Une visite éblouissante

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Avec sa trentaine de personnages (dont deux mâcheurs de chewing-gum), « la Visite de la vieille dame » est à la fois la pièce la plus connue et la plus difficile de Friedrich Dürrenmatt. La mise en scène de Thomas Poulard utilise cette contrainte comme un tremplin pour l’imaginaire.

Güllen, petite cité industrielle sinistrée, quelque part en Europe, dans les années 1950 (la pièce date de 1955), mais ce pourrait être aujourd’hui tant le regard politique porté sur le cynisme des puissants révèle la perspicacité visionnaire de Dürrenmatt, auteur sulfureux s’il en est.

Güllen, donc. Ce pourrait être Hagondange, ou Florange. Dans cette bourgade désolée, on vit, mal, des allocations, et même le train ne s’arrête plus qu’une fois par jour, à 13 h 13, heure déconnectée du travail, tout un symbole. Les autres trains passent à toute allure dans de grands crissements d’essieux. Mais l’espoir est sans doute l’ingrédient le plus indéracinable chez l’être humain et, à Güllen, on attend le retour, après des dizaines d’années d’absence, de l’enfant du pays, Claire Zachanassian, devenue immensément riche, à milliards…

Tout le monde a oublié dans quelles circonstances elle est partie… C’est si vieux ! Et tellement commode. Toute la ville, le maire, le directeur du collège, l’épicier (Alfred Ill), tout ce qui compte et ne compte pas, lui prépare un accueil triomphal avec fanfare et chœur d’enfants. Non sans arrière-pensées tout à fait conscientes sur les retombées attendues de l’évènement.

Tout se passe merveilleusement bien, trop bien, trop beau pour être vrai… La vieille, apparemment séduite et heureuse de retrouver les souvenirs de sa jeunesse et son amant de l’époque (Alfred Ill encore) – devenu entre-temps gras comme elle –, offre un milliard à sa ville. À une condition, mais de taille : elle demande en échange la justice, c’est-à-dire la tête de l’homme qui l’a séduite, engrossée et abandonnée autrefois, Alfred Ill. Refus offusqués de toute la communauté, mais le ver est dans le fruit, et la proposition de la milliardaire va gangrener la conscience de chacun, puis toute la vie sociale…

Une pièce sulfureuse

Si le propos de Dürrenmatt est limpide – montrer la fragilité des remparts moraux face au pouvoir de l’argent –, il le décrit avec une précision cruelle et réellement diabolique : à la manière d’un entomologiste, il examine et consigne les aménagements, soubresauts, sournoiseries, mensonges, calculs, pleutreries, hypocrisies, excuses, égoïsmes qui forment le fond de la conscience humaine. Sans souci du jugement, avec une sorte de délectation qui le pousse à mettre en évidence le grotesque des situations et l’absence de perspective honorable pour une société quelque peu humaniste.

Güllen devient une sorte de microcosme où la vieille milliardaire grossière et vulgaire, vraiment indigne et pas du tout victime innocente, a pris la place de Dieu comme de la république et de la morale civique. Elle impulse, avec la science d’une vengeance longuement mijotée, le pourrissement et l’avilissement en chacun. Seul Alfred Ill échappera à la putréfaction ambiante, découvrant la culpabilité, acceptant sa faute et donc son châtiment.

Une mise en scène virtuose, des acteurs éblouissants

La mise en scène de Thomas Poulard est formidable d’inventivité. Décor réduit à sa plus simple expression : un mur blanc en fond de scène derrière lequel les acteurs courront se cacher et sur lequel ils pourront écrire. Et seulement trois acteurs pour camper la trentaine de personnages, ainsi qu’un environnement champêtre avec arbres, chevreuils et oiseaux (la forêt voisine joue un rôle important dans l’histoire). Mais quels comédiens ! Si Adeline Benamara incarne de préférence Claire Zachanassian, Sylvain Delcourt Alfred Ill, et Nicolas Giret‑Famin les hommes-orchestres, tous changent de rôle en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, occupant parfois seuls le plateau pour jouer plusieurs personnages, faisant questions et réponses. C’est vertigineux, éblouissant et… bizarrement efficace et compréhensible. Inutile de préciser qu’une telle mise en scène requiert énormément des comédiens, que tout est défini, précis, sculpté, comme par une mécanique d’horlogerie. Et pourtant, c’est vivant, extrêmement drôle, avec parfois l’apparence de l’improvisation tellement ça va vite.

Le talent de Thomas Poulard ne s’arrête pas à la direction d’acteurs. Le démarrage du spectacle à lui seul est un petit bijou d’humour avec ce générique, très long, qui se déroule sur le mur blanc, et Nicolas Giret‑Famin qui indique qui il va interpréter : un personnage, puis deux, puis trois, etc. Ou encore les discours si soigneusement préparés et couverts par le bruit hurlant des trains qui passent à toute allure… Bref, voici l’occasion de (re)voir une pièce passionnante, avec des acteurs qui proposent ici une performance qui tient de la prouesse et une mise en scène à la fois simplissime et brillante. Moment de bonheur, même si la pièce n’incite pas à l’optimisme, ce que n’occulte en aucune façon le spectacle. Cette Visite de la vieille dame est féroce, mais Thomas Poulard a l’élégance des insolents. 

Trina Mounier


la Visite de la vieille dame, de Friedrich Dürrenmatt

L’Arche éditeur (l’Arche est éditeur et agent théâtral du texte représenté)

Traduction : Jean‑Pierre Porret

Cie du Bonhomme

http://www.bureauephemere.org/compagnie/la-compagnie-du-bonhomme/

Mise en scène : Thomas Poulard

Avec : Adeline Benamara (jeu), Sylvain Delcourt (jeu), Benjamin Furbacco (son, vidéo), Nicolas Giret‑Famin (jeu)

Scénographie : Benjamin Lebreton

Administration de production : Aurélie Maurier / Le Bureau éphémère

Lumières : Bruno Marsol

Costumes : Sigolène Petey

Production : Cie du Bonhomme

Photo : © Cie du Bonhomme

Avec le soutien du Théâtre de Saint-Jean-Bonnefonds et du Théâtre de Vienne, de la ville de Lyon et de la région Rhône-Alpes

L’Élysée • 14, rue Basse-Combalot • 69007 Lyon

Réservations : 04 78 58 88 25

www.lelysee.com

Du 23 au 26 avril 2014 et du 29 avril au 2 mai 2014 à 19 h 30

Durée : 1 h 40

12 € | 10 € | 8 €

Pass 2D (2 spectacles) : 16 €

Pass 4D (4 spectacles) : 30 €

Tournée :

  • Les 10 et 11 mars 2015 : Théâtre de Saint-Jean-Bonnefonds (42)
  • Le 14 mars 2015 : Théâtre de Vienne
  • Le 20 mars 2015 : Théâtre de Givors
  • Les 26, 27, 30 mars 2015 (+ 31 mars à confirmer) : Théâtre du Verso (Saint-Étienne)