« l’Apprentie Sage‑femme », de Karen Cushman, le Lucernaire à Paris

« l’Apprentie Sage-femme » © Bruno Steffen

Un conte initiatique oscillant entre abjection et sublime

Par Marion Souliman
Les Trois Coups

« L’Apprentie Sage-femme » est un véritable conte initiatique mené de main de maître par Nathalie Bécue. Ce spectacle nous plonge dans une Angleterre médiévale rude et violente dans laquelle une jeune fille tente de trouver son identité. Le récit d’une vie de femme, d’une quête touchante.

Au sortir de ce spectacle, le sentiment qui domine est celui d’avoir vu un tableau de Vermeer prendre vie sous nos yeux. Tout dans ce spectacle nous transporte, pendant une heure et dix minutes, dans un tableau semblable au célèbre la Laitière de ce grand maître : l’esthétique d’abord, avec un décor épuré mais précis, les thématiques ensuite, puisque ce spectacle représente des scènes avant tout domestiques, intérieures et, par conséquent, décrit un monde de femmes. Dans celui-ci, comme chez Vermeer, c’est malgré tout la délicatesse qui l’emporte alors que ce monde est souvent aride, rude et brutal.

Nous voici donc plongés dans une Angleterre violente, crottée et qui sent mauvais. C’est dans cette Angleterre qu’une jeune fille sans nom et sans famille va tenter de trouver sa place. Chemin difficile qui s’apparente à la quête de soi, de son identité ou, plus justement, de ses identités multiples et variées. Ce spectacle nous propose ainsi un véritable conte initiatique mené de main de maître par Nathalie Bécue, qui incarne tour à tour et magnifiquement près d’une vingtaine de personnages et passe du « Cafard » insignifiant à « Alice ». C’est la traversée d’une vie qui nous est donnée à voir avec ses apprentissages douloureux et ses plus simples et ses plus grandes joies.

Naître au monde

Pour ne plus jamais avoir ni froid ni faim, Alice va travailler pour une sage-femme, la Pointue, femme aussi rude que l’Angleterre médiévale du récit. Mais le Cafard va grandir, apprendre, devenir une femme. Sur ce chemin sinueux, elle va croiser un chat d’abord, un écrivain ensuite, qui lui renverront, pour la première fois, une image délicate d’elle-même et vont lui apprendre peu à peu à naître au monde. C’est ainsi qu’enfin, un jour, face à son reflet dans l’eau, elle parviendra à dire : « je ». Jolie métaphore pour révéler que si ses mains d’accoucheuse serviront désormais à faire « passer les braillards par le canal de la vie », Alice, par un apprentissage presque socratique, accouchera avant tout d’elle-même, de son esprit.

C’est tout cela que Nathalie Bécue parvient à nous faire ressentir grâce à un jeu puissant et sensible. Sur le plateau, pas de musique, toujours la même lumière ou presque, une table, une chaise, une cruche, un vieux grimoire et trois pommes : pour ainsi dire trois fois rien. Et ça marche. La mise en scène de Félix Prader redonne toute sa force aux puissances de l’imaginaire et de l’évocation : l’âme du conte est saisie avec une rare justesse.

Seule ombre à ce tableau de maître : le texte qui semble parfois montrer trop grossièrement ses ficelles et tombe, en de rares moments, dans un pathos trop appuyé qui remet brutalement de la distance entre nous et Alice. Ainsi, nous sortons brièvement de la fresque parce que quelques détails achoppent et trahissent le jeu si subtil de la comédienne. Mais que chacun se rassure cependant : Nathalie Bécue ne met jamais longtemps à nous reprendre par la main et, de nouveau, sans crier gare, elle nous happe dans son récit, dans son monde qui oscille en permanence entre abjection et sublime. 

Marion Souliman


l’Apprentie Sage-femme, de Karen Cushman

Cie En votre compagnie

06 77 32 50 50

Site : www.envotrecompagnie.fr

Courriel : oliviertalpaert@envotrecompagnie.fr

Mise en scène : Félix Prader

Adaptation : Philippe Crubézy

Avec : Nathalie Bécue

Création lumière : Cyril Hamès

Photo : © Bruno Steffen

Le Lucernaire • 53 , rue Notre‑Dame‑des‑Champs • 75006 Paris

Site du théâtre : http://www.lucernaire.fr/

Réservations : 01 45 48 91 10

Du 2 novembre au 31 décembre 2011 à 19 heures, du mardi au samedi

Durée : 1 h 15

25 € | 20 € | 15 €