« l’Après‑midi d’un faune » et « le Sacre du printemps », de Dominique Brun, d’après Vaslav Nijinski, les Quinconces, Le Mans

l’Après-midi d’un faune © Ivan Chaumeille

Retour vers le futur

Par Céline Doukhan
Les Trois Coups

En recréant deux ballets emblématiques de Nijinski, Dominique Brun montre l’étonnante modernité du danseur et chorégraphe russe. Au risque de faire paraître sa propre relecture du « Sacre » moins passionnante.

Le programme est composé de trois pièces : d’abord, l’Après-midi d’un faune, chorégraphié par Nijinski en 1912. Ensuite, une version « historique » du Sacre du printemps de 1913, reconstituée par Dominique Brun, et enfin, une version « décharnée » (dixit la chorégraphe) du Sacre, toujours sur la musique de Stravinsky, mais dans une version pour pianola seul…

Ce triptyque promet donc des contrastes passionnants, à commencer par celui entre les deux versions du Sacre. Il faut dire que cette pièce est entrée dans la légende de la danse, depuis sa création au Théâtre des Champs-Élysées à Paris en 1913. Autant dire une pierre, ou plutôt un parpaing, dans le jardin propret de la danse classique : puissance sauvage de la musique, gestes carrés, pieds nus frappant le sol… Cette claque qu’a dû ressentir le public de la Belle Époque, on peut en imaginer aujourd’hui la force au vu de l’impact de l’œuvre sur nous, spectateurs du xxie siècle.

Nous voici en effet les témoins d’une cérémonie qui emprunte au folklore russe, et dont les tenants et aboutissants demeurent assez mystérieux. Comme si, visiteurs étrangers exceptionnellement autorisés à assister à ce rituel, on nous avait en contrepartie intimé de rester dans un coin et de ne surtout pas poser de question. On découvre donc ces groupes d’hommes et de femmes, se former, se déformer, corps et visages contorsionnés, parfois grotesques. Ils avancent ou trépignent, voûtés, bouches ouvertes, paumes tournées vers le ciel et doigts étrangement repliés, genoux en dedans, moins humains que des incarnations de masques ou de totems anciens. Une danse vaudou qu’on regarde, un peu interdit, jusqu’au feu d’artifice final de la « danse de l’élue ». Rideau.

Je déteste la poésie conventionnelle à l’eau de rose, mes aspirations personnelles sont “primitives”. Je mange ma viande sans sauce.

Ainsi, tout semble conçu pour maintenir le simple mortel à l’écart. Aucun membre de la tribu ne va venir le voir, lui qui observe, tapi dans l’obscurité, et lui donner des explications. Au contraire. Tu as voulu voir ? Eh bien voilà, tu vois. Mais ne compte pas sur moi pour te mettre les sous-titres. Tel est le marché que le grand chaman Nijinski paraît avoir passé avec le spectateur. Après tout, ne disait‑il pas : « Je déteste la poésie conventionnelle à l’eau de rose, mes aspirations personnelles sont “primitives”. Je mange ma viande sans sauce » ? On ne saurait être plus explicite.

Par comparaison, puisque tel est clairement le but du programme miroir concocté par Dominique Brun, la deuxième interprétation de ce Sacre paraît plus accessible, plus proche de nous. Cette fois, on peut s’avancer vers le lieu de la cérémonie, sans crainte de se faire bouffer tout cru par un moujik en transe. En effet, exit l’orchestration furibarde de Stravinsky, place à un modeste pianola, ou piano mécanique. Les danseurs, eux, reprennent littéralement visage humain : tous sont maintenant vêtus d’un jean et d’un tee-shirt de couleur. Exit aussi les perruques et autres masques. Par contre, la chorégraphie est à première vue tout à fait la même, ce qui rend l’exercice un peu vain. On se prend au jeu des sept différences. Sans en trouver. Ce n’est pas déplaisant, car on est moins intimidé, comme si l’on assistait à un « simple » spectacle de danse contemporaine. C’est sans doute l’un des intérêts majeurs de cette version : poser malicieusement la question de savoir quel serait l’effet produit, aujourd’hui, par la seule chorégraphie de Nijinski, pour elle-même, débarrassée de son encombrant passé et de ses oripeaux folkloriques. Réponse : difficile, justement, d’en faire abstraction. Ce qui est sûr, c’est qu’on aime le fait que les danseurs bougent avec ardeur (contrairement à certaines créations contemporaines où le statisme est par trop présent), et offrent un véritable spectacle. Et la musique aussi mérite le détour : le Sacre en version pianola, c’est modeste mais ça a de la gueule.

En revanche, plus intéressant encore est le contraste entre le premier Sacre et l’Après-midi d’un faune. Ce fut là la première chorégraphie de Nijinski, en 1912. Souvent, parlant de la modernité d’une œuvre, on est tenté d’appliquer la formule « elle n’a pas pris une ride ». Or, on ne peut pas franchement en dire autant du Faune. Comme dans le Sacre, ce qui se passe sur le plateau paraît parfois bien exotique, et les attitudes à la limite du ridicule. C’est là un style kitsch et précieux à la fois, qui fait s’animer des figures de vases grecs, femmes lourdement emperruquées marchant à l’amble ou se tenant par la main et sautillant de concert sur la pointe des pieds. Rien à voir, donc, avec le grotesque grimaçant du Sacre. D’une certaine façon, en ces années 1910 où triomphe le cinéma muet, faune et nymphes évoquent les héros de ces premiers films historico-mythologiques tout imprégnés de pantomime. Sauf que le Faune (Johann Nöhles) n’en a pas l’outrance, surtout dans la recréation très économe en mouvements de Dominique Brun. On n’y verra pas, par exemple, de cri de jouissance final, comme dans d’autres versions.

On l’aura compris, cette manière est elle aussi à cent lieues de la danse classique en tutu blanc, mais également d’un naturalisme dépouillé plus familier au public contemporain.

Ce qui, à nos yeux, rend l’œuvre attachante, c’est que dans ces dix minutes de danse, Nijinski a mis toute la sensualité qu’il bannira du Sacre : gestes doux, étoffes fluides, séduction et érotisme latent, et surtout volupté aérienne de la musique de Debussy. C’est cela qui frappe dès l’abord : la luxuriance solaire de la partition face à une grande économie de gestes, comme de décors – une simple estrade sur laquelle est posée une grappe de raisin. Le classicisme enivrant des instruments (la harpe, les cordes, mais encore les vents enchanteurs ou espiègles) se télescope avec les costumes antiquisants et les attitudes stylisées, et voilà le spectateur (à condition qu’il soit consentant) projeté dans quelque pastorale intemporelle, à mi-chemin entre une frise du Parthénon et un tableau de Poussin. Une étrangeté tout aussi forte que celle du Sacre, mais ô combien plus douce. 

Céline Doukhan


l’Après-midi d’un faune et le Sacre du printemps, de Dominique Brun d’après Vaslav Nijinski

Conception et re-création chorégraphique : Dominique Brun d’après Vaslav Nijinski

l’Après-midi d’un faune (1912-2007)

Avec : Johann Nöhles, Caroline Baudouin, Clarisse Chanel, Laurie Peschier‑Pimont, Mathilde Rance, Enora Rivière, Julie Salgues

Musique : Claude Debussy

Version orchestrale : Orchestre de la Suisse-Romande sous la direction d’Ernest Ansermet (Decca, 1951)

Lumières : Sylvie Garot et Raphaël Vincent

Costumes : Sylvie Skinazi

Photo : Ivan Chaumeille

D’après le poème de Stéphane Mallarmé et les costumes et décors de Léon Bakst

Durée : 10 minutes

le Sacre du printemps (1913)

Re-création de la danse de Vaslav Nijinski de 1913, présentée dans deux versions différentes, pour 30 danseurs contemporains

Avec : Roméo Agid, Matthieu Bajolet, Caroline Baudouin, Garance Bréhaudat, Marine Beelen, Fernando Cabral, Lou Cantor, Sylvain Cassou, Clarisse Chanel, Judith Gars, Sophie Gérard, Maxime Guillon‑Roi‑Sans‑Sac, Sophie Jacotot, Anne Laurent, Corentin Le Flohic, Anne Lenglet, Diego Lloret, Virginie Mirbeau, Johann Nöhles, Marie Ort, Laurie Peschier‑Pimont, Maud Pizon, Sylvain Prunenec, Mathilde Rance, Enora Rivière, Julie Salgues, Jonathan Schatz, Lisa Schlageter, Pierre Tedeschi, Vincent Weber

Musique : le Sacre du printemps d’Igor Stravinsky (1re partie : instruments d’époque par l’Orchestre Les Siècles sous la direction de François‑Xavier Roth ; 2e partie : réduction de la partition pour pianola, interprétée par Rex Lawson)

Création lumière : Sylvie Garot

Costumes : Laurence Chalou, assistée de Léa Rutkowski

Peinture costumes : Camille Joste

Photos : © Marc Domage © Alain Julien © Hervé Vérone / Centre Georges‑Pompidou

Durée : 1 h 30 (1re partie 35 minutes, entracte 20 minutes, 2e partie 35 minutes)

Les Quinconces • 4, place des Jacobins • 72000 Le Mans

www.quinconces-espal.com

Réservations : 02 43 50 21 50

Le 8 novembre 2016 à 20 heures

Durée : 1 h 45

23 € | 14 € | 11 € | 9 € | 8 €