« l’Après‑midi d’un foehn » et « Vortex », de Phia Ménard, l’Orange bleue à Eaubonne

« l’Après-midi d’un foehn » © Jean-Luc Beaujault

Deux spectacles à couper le souffle !

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Pour son trentième anniversaire, le Festival théâtral du Val-d’Oise nous a gâtés : trente spectacles, cent soixante représentations dans cinquante villes et soixante‑dix structures. En guise de cadeau d’anniversaire, le festival a aussi offert au public des spectacles de la Cie Non nova, évènements majeurs de la saison théâtrale nationale. « L’Après-midi d’un foehn », ballet poétique avec marionnettes de plastique, spectacle tout public, est aussi insolite que poétique. « Vortex », autre « pièce de vent », cette fois-ci pour adultes, a tout du chef-d’œuvre : une performance inventive, d’une puissance émotionnelle rare !

Il suffit de quelques bouts de Scotch pour transformer un banal sac plastique en marionnette. Par contre, mieux vaut une maîtresse de cérémonie aguerrie pour dompter tout ce petit monde. S’il est possible de manipuler l’air… Dans l’arène, bordée d’une vingtaine de ventilateurs rutilants, de drôles de créatures prennent vie sous nos yeux ébahis. C’est à peine croyable : une danseuse étoile prend de la hauteur, puis entame un pas de deux plein de grâce, tandis que des nymphes virevoltantes s’animent avec leur jupe gonflée d’air. Sans les mains, Cécile Briand orchestre ce ballet poétique d’une beauté à couper le souffle. Un parapluie, une baguette suffisent à provoquer le miracle. Personne n’ose broncher de peur que le sort ne se rompe.

Féerie de vent

Ludique, hypnotique, le spectacle est avant tout une invitation à la rêverie et au voyage. Vortex est taillé dans la même étoffe des songes, sauf que la fantasmagorie aborde des problèmes majeurs qui suscitent plus d’angoisse que d’émerveillement. Difficile de raconter un spectacle comme celui-ci, car il s’éprouve, il se vit comme une expérience unique en son genre. Il relève de l’installation, car il renvoie aux arts plastiques, mais aussi de la performance, pour la mise en jeu, aléatoire, d’un être humain. Et quel être humain ! Ici, c’est Phia Ménard qui s’y colle. Et ce n’est pas un hasard…

Dans ces tableaux sans paroles, on retrouve la matrice de l’Après-midi d’un foehn, toujours avec la musique, notamment celle de Debussy, comme élément dramatique essentiel. Mais, ici, le personnage principal vole la vedette aux marionnettes translucides. Cet être, inspiré de l’Homme invisible (personnage de roman de Herbert George Wells qui a inspiré nombre de réalisateurs) s’envolera-t-il à son tour ? On s’attend à tout, car celui-ci se métamorphose sous nos yeux dans des séquences particulièrement inventives.

Géniale métamorphose

En fait, bien qu’énorme, ce monstre sous latex et bourré de sacs est inquiétant… de transparence. En retirant les couches de plastique qui le protègent sans doute des coups, il se libère peu à peu de sa carapace, expulsant des mètres et des mètres de boyaux, jusqu’à finir nu, la peau brillante de sueur de s’être tant donné sur scène, heureux d’avoir pu accoucher d’un être véritablement humain. Après moult combats, contre le vent, contre l’adversité, contre ses propres démons, ce personnage apparaît tel qu’en lui même : une femme en chair et en os (à la féminité assumée).

« Vortex » © Jean-Luc Beaujault
« Vortex » © Jean-Luc Beaujault

De prime abord, le titre exprime un engagement écologique. Le vortex, œil du cyclone, évoque bien sûr les bouleversements climatiques. Si les marionnettes suivent leur trajectoire au gré des dépressions, des trous d’air, sans en être affectées outre mesure, le tourbillon qui emporte les tripes de notre Bibendum du début dramatise aussitôt la situation. Ces sacs poubelle, aux reflets de marée noire, révèlent tout leur artifice. Utilisé en bâche de protection, matière omniprésente au quotidien, le plastique est une source de pollution majeure, on l’oublie trop souvent. La scène circulaire apparaît comme un globe terrestre qui tourne bien mal. Alors, quand l’organique, c’est-à-dire la peau humaine, fait surface, on respire. Ouf ! La vie reprend enfin ses droits.

Résurrection

Cette lutte contre le vent, cause de catastrophes sans précédent, met aussi notre humanité en péril. « Humanité » est à prendre au sens littéral du terme (notre caractère d’être humain). Pour exister, cet homme invisible (car anonyme aux yeux de tous), archétype du corps social qui masque la singularité des individus, doit ôter ses couches, une à une, effectuer sa mue. Finalement, au même titre que la créatrice et interprète de ce spectacle, Phia Ménard, née Philippe, engagée ici dans la transformation, aussi bien d’elle-même que de la matière. Fini le camouflage ?

Phia Ménard n’évoque pas directement la transsexualité, aspect autobiographique que l’on ne comprend qu’après coup, lors des débats à la fin de la représentation. Son spectacle est une parabole sur sa quête identitaire, une démarche dont l’artiste sort plus forte, plus femme que jamais. Jongleuse hors pair, elle a su renouveler sa discipline, défendant en même temps le droit d’être hors norme, exprimant, de façon magnifique, sa révolte contre le corps subi. Après avoir travaillé l’eau, transformée en glace, dans de précédents spectacles, elle poursuit sa recherche sur les états instables des éléments. Ici, survivre à ce vent qui rend fou, érode, détruit, aboutit à un appel d’air salvateur. Ce corps à corps, tantôt douloureux, tantôt sensuel, restitue parfaitement la complexité du processus de libération de toute personne amenée à renaître.

On est saisi par l’esthétique, la beauté plastique, en somme ! Bien que dépouillé, ce spectacle est d’un lyrisme échevelé. C’est soufflant. Euh… bluffant ! Surtout, on passe par toutes sortes d’émotions, de l’effroi à la fascination. Il est toujours profondément troublant d’assister au témoignage d’écorchés vifs qui utilisent la scène avec une nécessité quasi vitale, une urgence de partager, que ce soit pour interroger le monde ou y forger son identité, et qui atteignent là, devant nous, un état de grâce, libres d’être et de créer. Comme quoi l’art peut aider à à éclairer, à bouger, à dénouer. À vivre, tout simplement. 

Léna Martinelli


l’Après-midi d’un foehn, de Phia Ménard

Cie Non nova

http://www.cienonnova.com

Direction artistique, chorégraphie et scénographie : Phia Ménard

Avec : Cécile Briand

Composition et diffusion des bandes sonores : Ivan Roussel, d’après l’œuvre de Claude Debussy

Régie générale, de plateau et régie du vent : Pierre Blanchet

Création lumières : Alice Ruest

Construction de la scénographie : Philippe Ragot

Assistée de : Rodolphe Thibaud et Samuel Danilo

Costumes et accessoires : Fabrice Ilia Leroy

Tout public à partir de 5 ans

Durée : 40 min

Vortex, de Phia Ménard

Direction artistique, chorégraphie et scénographie, interprétation : Phia Ménard

Dramaturgie : Jean‑Luc Beaujault

Durée : 50 min

Photos des deux spectacles : © Jean‑Luc Beaujault

L’Orange bleue • 7, rue Jean-Mermoz • 95600 Eaubonne

Réservations : 01 34 27 71 20

lorangebleue@eaubonne.fr

http://www.eaubonne.fr/

7 € | 5 € | 12 € | 10 €

Dans le cadre du Festival théâtral du Val-d’Oise, 30e édition intitulée « Du livre à la scène »

4, rue Berthelot • 95300 Pontoise

Du 8 novembre au 16 décembre 2012

www.thea-valdoise.org

fest.theatralduvaldoise@wanadoo.fr

Réservations : 01 34 20 01 08

Tarifs : de 5 € à 13 €

Pass Festival : 12 € (ce pass nominatif donne accès au tarif réduit des salles partenaires et son détenteur peut faire bénéficier de cette réduction jusqu’à trois accompagnateurs de son choix)

Souscription en ligne ou par courrier postal pour l’ouvrage 30 ans du Festival théâtral du Val-d’Oise (témoignages, moments forts, images d’archives, etc.) au prix de 20 € (bon de commande) ou 30 € (bon de soutien)

Tournée :

  • Du 14 au 15 janvier 2013, au Théâtre municipal de Laval (53), dans le cadre de Voisinages
  • Du 17 au 18 janvier 2013, au Carré, scène nationale de Château-Gontier (53), dans le cadre de Voisinages
  • Du 22 au 23 janvier 2013, à Onyx, scène conventionnée de Saint-Herblain (44), dans le cadre de Voisinages
  • Du 25 au 26 janvier 2013, au Théâtre de Cornouaille, scène nationale de Quimper (29)
  • Du 29 au 31 janvier 2013, au Théâtre de Verre de Châteaubriant, en partenariat avec le Grand T, scène conventionnée de Loire-Atlantique (44)
  • Du 3 au 4 février 2013, au Théâtre Edwige-Feuillère à Vesoul (70)
  • Du 7 au 8 février 2013, à la Filature, scène nationale de Mulhouse (68), dans le cadre de Momix
  • Du 12 au 16 février 2013, à la Rose des vents, scène nationale de Villeneuve-d’Ascq (59)
  • Du 19 au 20 février 2013, au Théâtre de l’Hôtel-de-Ville (49), dans le cadre de Voisinages
  • Du 26 février au 1er mars 2013, à l’Onde, théâtre et centre d’art de Vélizy-Villacoublay (78)
  • Du 19 au 22 mars 2013, à la Brèche, pôle national des arts du cirque de Basse-Normandie à Coutances (50), dans le cadre de Jazz sous les pommiers
  • Du 27 au 29 mars 2013, au Préau, centre dramatique régional de Vire (14), dans le cadre du Festival Spring
  • Du 3 au 6 avril 2013, au Théâtre de Cavaillon, scène nationale (84)
  • Du 11 au 12 avril 2013, au pôle national des arts du cirque de Languedoc-Roussillon à Béziers (34)
  • Du 16 au 18 avril 2013, à Bonlieu, scène nationale d’Annecy (74)
  • Du 2 au 6 mai 2013, à l’Équinoxe, scène nationale de Châteauroux (36)
  • Du 16 au 18 mai 2013, au Théâtre d’Orléans, scène nationale (45)
  • Du 21 mai au 8 juin 2013, au Monfort (75), en partenariat avec le Théâtre de la Ville, dans le cadre du parcours Enfance et Jeunesse
  • Du 11 au 15 juin 2013, au Centquatre (75), en partenariat avec le Théâtre de la Ville, dans le cadre du parcours Enfance et Jeunesse
  • Du 25 au 27 juin 2013, à la Criée, théâtre national de Marseille (13)