« le Bourgeois gentilhomme », de Molière et Lully, Opéra royal de Versailles

« le Bourgeois gentilhomme » © Marco Borggreve

La résurrection de Lazar

Par Céline Doukhan
Les Trois Coups

Rien que d’y penser, on s’en pourléchait les babines comme le renard de La Fontaine : texte génial de Molière, musique sublime de Lully, costumes d’époque, éclairage à la bougie et prononciation restituée du temps du Roi-Soleil, qui s’annonçait d’un exotisme certain. Et, bien sûr, le must : le cadre féerique et on ne peut mieux approprié de l’Opéra royal de Versailles ! Quatre heures plus tard, on en est sûr : ce « Bourgeois »-là, il faut l’avoir vu au moins une fois.

L’histoire est archi-connue. Monsieur Jourdain est un bon bourgeois dont l’obsession est de « hanter la noblesse ». Pour cela, il s’attache les services d’une foultitude de maîtres qui tentent de lui enseigner la danse, la musique, la philosophie ou le métier des armes. Peine perdue ! L’homme est et demeure d’une inculture crasse. Mais il est aussi fort sympathique, car il n’y a pas une once de « malice » dans le point de vue adopté par le metteur en scène et comédien Benjamin Lazar. Certes, on rit de bon cœur des ridicules de Monsieur Jourdain, mais jamais vraiment contre lui, la mise en scène et l’interprétation bonhomme d’Olivier Martin-Salvan excellant à placer subtilement le spectateur du côté du héros.

Voilà donc un spectacle très bon enfant, au meilleur sens du terme. Une manière de prendre le texte au premier degré qui fait merveille, car tout semble ainsi dépoussiéré, revigoré, plus neuf que jamais. La conjonction d’efforts pour revenir aux sources redonne tout son lustre à un spectacle qui, peu avant les premiers opéras de Lully, englobait toutes les formes de spectacle du temps, le chant, la danse, le théâtre, la musique… Et quelle musique ! Les compositions de Lully, données là aussi avec beaucoup de fraîcheur par le Poème harmonique, brillent de mille feux, toutes de légèreté, d’éclat et de noblesse, finement syncopées, tour à tour majestueuses et malicieuses, et en totale symbiose avec l’action de la scène. Quel charme et quelle élégance incomparables ! C’est un délice bien digne d’un roi.

Bref, les seuls à n’avoir rien compris sont la mairie de Versailles et la préfecture des Yvelines, d’une frilosité qui dépasse même le ridicule de Monsieur Jourdain : ces éminentes autorités ont en effet interdit que le spectacle fût éclairé à la bougie, alors même qu’il s’est joué ainsi partout dans le monde depuis cinq ans, y compris dans ce même opéra, sans le moindre incident. C’est à n’y rien comprendre… D’abord tentés d’annuler les représentations, les artistes les ont maintenues grâce à un système de remplacement électrique. Le résultat est relativement satisfaisant en dépit de certaines bizarreries : les spots, forcément laids, étant cachés par une petite rampe sur le devant de la scène, certains personnages qui évoluent parfois devant cette rampe sont pour le coup vraiment sous-éclairés. Mais passons…

Force est de reconnaître que le rythme, dément pendant quasiment tout le spectacle, s’essouffle un peu au moment du long « ballet des nations » final. C’est cependant bien peu de choses comparé à toutes les merveilles déployées ici. Dans un décor unique fait de plaques de cuivre aux motifs d’arabesques qui renvoient magnifiquement la lumière, les comédiens s’en donnent à cœur joie et démontrent à chaque instant les vertus théâtrales du jeu tel qu’il se pratiquait du temps de Molière, en particulier la diction à l’ancienne, miraculeusement compréhensible, et le positionnement presque entièrement frontal : les personnages ne se regardent que rarement, en étant au contraire tournés vers les spectateurs.

Autant de particularités qui n’empêchent en rien un grand dynamisme sur le plateau et de très beaux numéros d’acteur. La palme revient peut-être à Nicolas Vial, dans le rôle de Madamme (si, si !) Jourdain, à la fois comique et d’une troublante crédibilité dans ces quelques mots frémissants lancés au volage Monsieur Jourdain : « Ce sont mes droits que je défends et j’aurai pour moi toutes les femmes ». Assis sur une petite chaise dans la fosse d’orchestre en attendant le prochain intermède musical, le chef Vincent Dumestre en sourit. Il sourira souvent pendant ces quatre heures de spectacle, intenses et animées comme ces reflets cuivrés qui font voir un authentique bonheur sur le visage des spectateurs de tous âges. 

Céline Doukhan


le Bourgeois gentilhomme, de Molière et Lully

Le Poème harmonique • 128, rue Léon‑Salva • 76300 Sotteville‑lès‑Rouen

02 35 14 20 90 | télécopie : 02 35 15 41 07

www.lepoemeharmonique.fr

Directeur artistique : Vincent Dumestre

Mise en scène : Benjamin Lazar

Assistante à la mise en scène : Louise Moaty

Avec : Olivier Martin‑Salvan, Nicolas Vial, Louise Moaty, Benjamin Lazar, Anne‑Guersande Ledoux, Lorenzo Charoy, Alexandra Rübner, Jean‑Denis Monory, Julien Lubek, Arnaud Marzorati, Claire Lefilliâtre, François‑Nicolas Geslot, Serge Goubioud, Lisandro Nesis, Bernard Arrieta, Arnaud Richard, Caroline Ducrest, Cécile Roussat, Flora Sans, Gudrun Skamletz, Akiko Veaux

Musiciens : Pierre Boragno, Johanne Maître, Katharina Andres, Mélanie Flahaut, Stéphane Tamby, Samuel Domergue, Mira Glodeanu, Benjamin Chénier, Catherine Ambach, Johannes Frisch, Bénédicte Pernet, Jorlen Vega, Jérôme Van Waerbeke, Deirdrie Dowling, Benoît Douchy, Isabelle Saint‑Yves, Sylvia Abramowicz, Lucas Peres, James Munro, Hervé Douchy, Claire Gobillard, Massimo Moscardo, Frédéric Rivoal

Chorégraphie : Cécile Roussat

Assistant chorégraphe : Julien Lubek

Scénographie : Adeline Caron

Costumes : Alain Blanchot

Lumières : Christophe Naillet

Maquillage : Mathilde Benmoussa

Accessoires : Fred Jacq

Photos : © Marco Borggreve

Opéra royal de Versailles • 1, rue de Paris • 78000 Versailles

Réservations : 01 30 83 78 89 ou http://www.chateauversailles-spectacles.fr/

Samedi 6 et samedi 13 mars 2010 à 18 h 30, dimanche 7 et dimanche 14 mars 2010 à 15 heures

Durée : 4 heures (1re partie 1 h 50, entracte, 2e partie 1 h 45)

200 € | 150 € | 120 € | 95 € | 90 € | 70 €